Une anomalie, une distorsion : voilà ce que traquent sans relâche les traders de spreads à terme. Pas de place pour l’improvisation ou les coups de poker ici. L’objectif ? Profiter des moindres écarts, réduire l’exposition au danger, et miser sur la mécanique crue des marchés, loin du folklore.
Qu’est-ce qu’un spread à terme ?
Le spread à terme, c’est l’art de jongler avec deux positions contraires sur un ou plusieurs contrats à terme. On achète d’un côté, on vend de l’autre. L’idée ? Profiter d’une différence de prix, tout en limitant l’impact des secousses du marché. Ce jeu subtil s’applique à différents actifs, mais ici, place aux matières premières et aux contrats à terme.
Il fut un temps où seuls les grands acteurs institutionnels avaient accès à ces stratégies de spread, verrouillées par la complexité et les exigences de marché. Aujourd’hui, l’évolution technologique et l’assouplissement des marges ont changé la donne. Les traders particuliers s’en emparent à leur tour, découvrant un terrain de jeu auparavant réservé aux professionnels.
Comment fonctionnent les spreads à terme ?
Un spread à terme consiste à jouer sur la différence entre le prix du contrat vendu et celui acheté, souvent sur des échéances différentes. Prenons le soja, par exemple : on peut acheter un contrat à terme d’une échéance, et en vendre un autre d’une date différente. Cette double position, appelée « commerce unitaire », regroupe les deux jambes, l’achat et la vente, en une seule stratégie.
L’enjeu : voir la position acheteuse s’apprécier plus vite que la vendeuse. Si l’écart évolue dans le bon sens, le profit suit. Sinon, le risque reste, mais il est encadré.
Panorama des types de spreads à terme
Le choix du spread dépendra de la matière première, du timing et de la stratégie. On distingue trois grandes familles :
- Spreads interproduits
- Spreads intraproduits (ou spreads de calendrier)
- Spreads produits de base
À cela s’ajoutent, plus rarement, les spreads « bull » et « bear » à terme. Le « bull spread » consiste à acheter le contrat le plus proche et vendre le plus lointain ; le « bear spread » fait l’inverse. Mais revenons aux trois principaux types.
Spreads à terme interproduits
Ici, le trader combine deux matières premières différentes, généralement avec la même échéance. Exemple concret : ouvrir une position sur le maïs (ZC) à l’achat, et sur le blé (ZW) à la vente, tous deux pour une livraison en septembre. Maîtriser ce type de spread exige une connaissance pointue des facteurs qui influencent chaque produit.
Spreads à terme intraproduits
Cette stratégie joue sur un même produit, mais avec des échéances différentes. Acheter du soja pour avril, vendre du soja pour octobre, c’est miser sur la variation des prix entre deux périodes de l’année. On parle aussi de « spreads de calendrier ». Le trader doit ici se concentrer sur la saisonnalité, l’offre, la demande, et les aléas climatiques pour tirer parti de ces mouvements.
Spreads produits de base
Dans ce cas, il s’agit de miser sur l’écart de prix entre une matière première brute et un produit fini qui en découle. Les marchés pétroliers et agricoles sont friands de ces spreads : on va long sur le brut, court sur le produit raffiné associé. Ce type de stratégie reflète en partie la marge réalisée par une entreprise qui transforme la matière première.
Attention cependant, ces spreads sont souvent moins accessibles et peuvent être plus complexes à gérer.
La question des marges sur les spreads à terme
Avant de se lancer, un passage obligé : comprendre la marge exigée. Celle-ci est généralement plus faible que pour un simple contrat à terme, car le risque global est réduit. En cas de choc majeur, crise géopolitique, krach, les deux jambes du spread devraient être affectées de façon similaire, limitant l’exposition du trader.
Exemple concret
Imaginons Joe, qui souhaite construire un spread maïs/blé. Si la marge requise pour le maïs est de 2 000$ et celle du blé de 1 000$, il s’attendrait à immobiliser 3 000$. Mais, avec le crédit de marge pour les spreads (souvent autour de 75 %), il n’aura besoin que de 750$. Dans certains cas, la marge pour un spread descend à 10 % de la marge d’un contrat simple. Toujours vérifier auprès de son courtier pour connaître les conditions précises.
Quelques spreads à terme courants
Certains couples de contrats à terme sont particulièrement prisés. En voici quelques exemples, chacun répond à des logiques de marché spécifiques :
- Maïs juillet/décembre
- Soja/maïs
- Blé Kansas City/blé Chicago
- Gaz naturel (brut)/électricité (produit fini)
- Pétrole brut/produits pétroliers raffinés
- Soja/huile de soja
- Fed Funds/Eurodollars
- Notes du Trésor 2 ans/Notes du Trésor 5 ans
La liste ne s’arrête pas là. Les traders composent leurs combinaisons selon les spécificités de l’actif, les corrélations et les dynamiques saisonnières.
Zoom sur quelques marchés
Sur le pétrole et le gaz naturel, on tient compte du cycle des saisons : l’hiver gonfle la demande de gaz, l’été dope la consommation de pétrole via les déplacements. Pour les céréales, tout dépend de la récolte, des conditions météo, de l’offre, et des arbitrages des agriculteurs entre semis. Un trader peut par exemple privilégier le spread soja/maïs au printemps, selon la conjoncture.
Sur les spreads de taux ou financiers, la donne change : on surveille les politiques monétaires, les taux d’intérêt, les tensions macroéconomiques. Dans tous les cas, l’enjeu est de se concentrer sur la relation entre les deux jambes du spread, plus que sur la tendance générale du marché.
Comment aborder le trading de spreads à terme ?
Si cette stratégie limite les risques, elle n’a rien d’une promenade de santé. Chaque spread exige une analyse fine des produits concernés, de leur saisonnalité, de la macroéconomie et des actualités sectorielles.
Saisonnalité
La saison compte. Elle dicte l’offre et la demande, et donc les prix. Un hiver doux peut faire chuter le gaz naturel ; une sécheresse au printemps peut faire flamber le maïs. Analyser les performances historiques des spreads permet de repérer les périodes où ces stratégies sont les plus pertinentes.
Situation politique et macroéconomie
Au-delà du produit lui-même, les événements mondiaux pèsent lourd : embargos, guerres commerciales, instabilités politiques, mouvement des taux d’intérêt. Ces éléments influencent surtout les spreads interproduits et sur matières premières. Même pour les spreads intraproduits, une crise peut déplacer les deux jambes du spread, maintenant l’écart.
Se tenir informé des marchés
Impossible de réussir sans suivre les dernières nouvelles. Selon le produit, il existe des sources incontournables :
- Pour les spreads financiers, les publications économiques et bulletins sur les taux d’intérêt
- Pour les contrats à terme sur bétail, les rapports de l’USDA
- Pour les céréales, le rapport WASDE, les intentions de plantation, les bulletins de production et le suivi des stocks du NASS, ainsi que les rapports du U.S. Grains Council et le Moniteur mondial de la sécheresse
- Pour le pétrole, les rapports hebdomadaires de l’EIA et les analyses de l’API
Multiplier les sources, recouper les données : c’est la clé pour ajuster sa stratégie et saisir les opportunités.
Stratégies de spreads à terme : mode d’emploi
Il existe de nombreuses variantes, mais deux approches ressortent particulièrement.
Taureau d’or
Typique des spreads intraproduits, cette méthode consiste à acheter le contrat à échéance rapprochée et vendre celui à échéance lointaine. L’objectif : profiter d’une hausse rapide à court terme. Exemple : achat de soja novembre 2020 à 874,4$, vente de soja mars 2021 à 885,0$. Si le contrat le plus proche monte plus vite, le spread se resserre et le profit se matérialise.
Ours doré
À l’inverse, parier sur un élargissement du spread lors d’un retournement de marché : le contrat proche chute plus vite que le lointain. Cette stratégie prend tout son sens dans les phases de baisse marquée.
Exemples concrets de spreads à terme
Exemple 1
Achat d’un contrat blé août à 5,25$ le boisseau, vente d’un contrat blé octobre à 5,65$. L’écart : 5,25, 5,65 = -0,4$, soit -40 cents. Si le spread se réduit de 10 cents, cela représente 400$ de variation sur la position (pour une taille standard de contrat).
Exemple 2
En fin d’année, vous anticipez une hausse du soja au printemps. Achat de soja mars à 875,0, vente de soja septembre à 883,0. Le spread initial est de -8. Si au printemps il passe de -8 à -5, le gain est de 3 cents, soit 150$ sur un contrat de 5 000 boisseaux.
Autre illustration : le spread maïs/blé. Si votre analyse prévoit que le maïs résistera mieux que le blé, vous misez sur l’évolution de l’écart, indépendamment de la direction générale des prix.
Les atouts et limites du trading de spreads à terme
Derrière la promesse d’un risque mieux maîtrisé, la stratégie n’est pas exempte de points à surveiller. Voici quelques avantages et inconvénients à avoir en tête :
Avantages
Équilibre risque/rendement plus favorable que les contrats simples
Moins de volatilité, plus de contrôle, et différentes manières de réaliser un gain : le spread à terme est perçu comme un outil robuste, accessible même sans recourir à un fort effet de levier.
Anticipation plus aisée des variations de prix
Les spreads permettent souvent de prévoir l’impact d’un événement sur les deux jambes du trade. Souvent, le contrat proche réagit plus vite que le lointain, ce qui offre des opportunités de timing.
Marges moins exigeantes
Le capital requis est généralement inférieur, ce qui optimise le rendement des fonds engagés par rapport à la détention de contrats à terme isolés.
Accessibilité élargie
Avec un capital de départ modeste, parfois 50$ suffisent selon le courtier, il est possible d’ouvrir une position, là où d’autres produits imposent des seuils bien plus élevés.
Terrain d’apprentissage pour les débutants
Le spread à terme, en neutralisant une partie des risques extrêmes, constitue un point d’entrée plus serein pour ceux qui débutent sur les marchés à terme.
Inconvénients
Frais de transaction multipliés
Chaque spread suppose au moins deux opérations (achat et vente), donc deux commissions. Omettre ce détail peut réduire significativement la rentabilité.
Risque de liquidité réduit
Certains spreads sont moins liquides que les contrats individuels. Entrer ou sortir rapidement peut alors devenir difficile, notamment sur les produits plus exotiques.
Risques spécifiques au trading de spreads à terme
Le principal piège reste de prendre des positions trop ambitieuses. Même en limitant le risque systémique, une mauvaise gestion peut entamer sérieusement le capital. Autre écueil : rester coincé dans une position par manque de volume sur le spread, surtout sur les marchés secondaires ou peu traités.
Enfin, placer ses ordres d’entrée et de sortie sans stratégie expose à des arbitrages dictés par l’émotion. Seule une discipline stricte protège d’une sortie de route, et ce, même lorsque le marché semble tendre les bras.
À la fin, le spread à terme n’a rien d’un pari tranquille, mais il offre, à ceux qui savent l’apprivoiser, un terrain de jeu où la précision prime sur l’instinct. Sur ce marché, la différence se fait à la décimale près. Qui saura la saisir ?

