A la découverte de Bernard Anton

Plan de l'article

1. Pouvez-vous nous parler de l’inspiration derrière Déconfiture des escobars et de ce qui vous a poussé à écrire cette tragi-comédie sur la guerre ? Est-ce l’actualité ?  

L’actualité y est pour beaucoup, évidemment. C’est la matière première, mon matériau de base. J’y ai colligé toutes les informations pertinentes pour la construction de ma pièce. Qui peut rester insensibles devant les images de tueries, d’agressions et de destructions massives, à grande échelle, relayées par les médias ? Ce terrorisme d’État nous bouleverse et nous traumatise. Est-ce possible encore aujourd’hui ? Il semble que oui. La menace va en grandissant puisque le spectre du nucléaire est hautement brandi chaque fois que l’envahisseur se trouve acculé au pied du mur. Il commet impunément les pires atrocités un peu partout pour nous fragiliser. Gare à celui qui le blâme ou l’en empêche !

Une telle situation est extrêmement dangereuse pour l’équilibre mondial. Les pays plus faibles se trouvent totalement démunis, écrasés, dépossédés d’eux-mêmes, sans recours. Ça ne peut pas continuer ! J’ai réagi en dénonçant ces crimes quotidiens, normalisés, motivés par les appétits impérialistes de quelques leaders qui se pensent omnipotents.

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L’écriture de Lauriers pour l’Ukraine et de Anathema sur l’usurpateur m’ont permis de mieux maîtriser les outils essentiels à l’élaboration de cet édifice monumental, le troisième d’une trilogie.

2. Le titre de votre livre, Déconfiture des escobars, a une signification intéressante. Pourriez-vous expliquer en détail ce que ce titre représente pour vous ?

Les lecteurs se réfèrent tout de suite à Pablo Escobar. Or, il n’en est rien. Escobar est, à l’origine, le nom propre d’un jésuite espagnol, Antonio Escobar y  Mendoza, qui trouvait toutes sortes d’astuces et de fourberies pour innocenter ou déculpabiliser le malfaiteur. Ses thèses furent rejetées par ses contemporains. Escobar est devenu un nom commun qui veut dire hypocrite, menteur.

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Dans votre œuvre, vous explorez la manière dont l’ambition des leaders et gouvernements bouleverse l’ordre mondial. Pourquoi avez-vous choisi de traiter ce thème et quel message espérez-vous transmettre aux lecteurs ?

Les leaders sont les décideurs de la guerre et de la paix, selon leurs caprices et leurs humeurs. Quelques guignols rusés avancent des arguments saugrenus pour persévérer dans leurs invasions et faire trembler le monde. C’est le principe fondamental des despotes, leur stratégie privilégiée : s’imposer par la terreur, semer les troubles partout à la fois, saper nos valeurs, nous affaiblir. Permettons-nous cela ? L’heure est très grave. Il y va de la sécurité nationale et mondiale, de la convivialité entre les pays. Quel thème serait plus urgent ?

Personnellement, j’en appelle à l’amour, à la justice (sic) et à la paix. Chaque pays doit respecter l’autre. Une institution forte doit neutraliser l’oppresseur. Or, l’échec des artisans de paix est notoire. Dans ce paysage déprimant où les gouvernements sont timides et n’interviennent qu’à moitié, c’est aux humanistes de tenir haut et fort le flambeau de la liberté et de la démocratie.

Vous évoquez des images difficiles dans votre pièce. Comment avez-vous abordé l’écriture de ces passages et quelle était votre intention en les incluant ?

Cette tragi-comédie est truffée de tableaux pénibles. Ils sont malheureusement nécessaires pour révéler fidèlement la monstrueuse vérité. C’est le but de l’exercice au théâtre : jouer le jeu. Le spectateur, en rentrant dans la salle, paye pour être ému et secoué jusqu’aux entrailles.

Je retiens ici, parmi tant d’autres, trois images insoutenables : celle d’une journaliste qui se fait torturer puis mitrailler par le président, celle d’un général réfractaire qui est coupé en morceaux et dont les restes sont brûlés puis jetés dans les égouts, celle des trois mères qui se font descendre par un commandant furieux. Pourquoi ces personnages payent-ils ce prix ? Parce que leur attitude dérange. Un régime autocrate ne peut tolérer une opinion divergente.

J’invite le public à réfléchir sur cette réalité cruciale qui touche de plein fouet notre quotidien et notre avenir. « Est-ce dans un tel monde et dans de telles conditions horribles que nous accepterons de vivre, sans liberté d’action ni de parole ? »

Vous placez souvent l’être humain au centre de vos récits, en mettant en avant la paix, l’amour et l’espoir malgré les atrocités. Pourquoi est-il important pour vous de mettre en lumière ces aspects positifs, même dans des situations aussi sombres ?

L’être humain est ce qu’il y a de plus précieux. Son intégrité et son bonheur ne sont pas négociables. On ne peut vivre sans espoir. Sinon, on déprime, on meurt. La poésie et l’humour peuvent justement servir de remèdes et alléger le drame.

Je pense qu’au final la droiture triomphera. Regardez, tous les tyrans sont morts. Tous les régimes fascistes ont disparu. Les nouveaux, qui apparaissent, disparaissent à leur tour. Le peuple finit par se soulever contre les oppressions et les tartufferies. Le Bien l’emporte sur le mal, y compris dans les situations les plus absurdes.

Vous savez, l’univers a été créé par amour, pour l’amour. La guerre est une insulte à l’amour. Pourquoi ne pas vivre dans l’amour ? Tous les êtres humains ont droit au respect et à l’amour. Que triomphent la paix et l’amour !

Comment travaillez-vous sur le style et le langage de vos œuvres pour atteindre cet effet poétique ?

D’abord, il faut rentrer dans le ressenti et la peau des personnages, épouser leurs souffrances, leurs espoirs, parler leur langage. Je les écoute vibrer, les laisse agir, mûrir, pâtir. Ils ont droit de parole. Une fois dans le bain des émotions, les mots fusent parfois comme des éclairs.

Un exemple. Dans le Tableau XVII, une journaliste se défend contre un dictateur :

— (La journaliste) La parole est un cheval sacré, un hippopotame que nul ne peut arrêter, même pas la mort. La parole est souveraine. Elle nourrit et ressuscite les fantômes. C’est mon droit le plus légitime.

— (Le président des Rouges) Foutaise ! Ce n’est pas ainsi dans mon royaume. Je mate la parole, car elle est l’embryon de la révolte. Dangereuse, elle suscite la discorde. Je vous impose le silence. Uniquement ma parole ! Vous n’avez pas le droit de penser. Vous n’avez aucun droit. Je pense pour vous et vous répétez mes paroles.

Un autre exemple. Dans le Tableau XXIII, le président des Rouges est en délire. Il fabule. Sa haine et son mépris sans borne l’incitent à dire des choses épouvantables :

Déployez mes courgettes hypersoniques cravatées sur leurs plaines d’orties et de pissenlits… Je veux un formidable feu, d’un rouge foncé, charbonneux, mieux que dans les légendes, comme aucun œil n’a jamais vu. Que le feu fasse l’amour avec la pierre, qu’il grille leur bétail et leurs perdrix !… Décoiffez ces grillons ! Faites trembler cruellement leurs montagnes et leurs vallées… Que le printemps ne chante plus de sérénades parfumées à leurs portes…

Vous avez une longue carrière littéraire. Comment votre écriture a-t-elle évolué au fil des ans ? Par exemple, est-ce que vous trouvez que votre pièce change de vos autres travaux ? 

C’est normal d’évoluer au fil des ans. J’explore d’autres médiums. J’estime toutefois que l’inspiration et le fond sont les mêmes. Les préoccupations sont les mêmes. C’est la forme qui change. Ma pièce Déconfiture des escobars est un coup de poing puissant. Ça se passe devant nous, sur les planches. C’est beaucoup plus poignant de VOIR des scènes que de les lire sur papier. Je n’ai jamais tenu de propos aussi directs.

J’étais rendu à un point où je me devais de MONTRER visuellement les horreurs absurdes de la guerre. Décrire la guerre en poème n’est plus suffisant pour moi. Je devais aller plus loin et l’illustrer physiquement. Il y a une différence, par exemple, entre la mention des bombardements et des souffrances d’un peuple dans un livre, et le fait de les VOIR produire leurs ravages devant nous, en temps réel, à travers des acteurs, en chair et en os. ENTENDRE ces derniers crier sur scène, contester, sublimer par l’humour ou la poésie leur ras-le-bol, n’en pouvant plus de subir et d’endurer, a un impact magistral, sans égal.

Lorsque vous écrivez vos livres, avez-vous l’impression de vous sentir plus « professeur », « auteur », ou bien les deux ?  

Quand j’écris, je ne pense à rien d’autre qu’à ce que j’écris. C’est vrai que j’ai, par défaut, après 35 ans d’enseignement, le « pli » de professeur. Mais le côté moralisateur me répugne. Bien sûr, il y a un message subtil qui se dégage de mes textes. C’est ma contribution à la société. Si je peux y apporter un soupçon d’amour et de paix, je serai bien satisfait. Mon souci premier est le travail de la langue, le ciselage et le modelage de notre si belle langue française.

Vous avez créé le Prix Mur de l’espoir pour le haïku. Pouvez-vous nous en dire plus sur ce prix et sur votre intérêt pour la poésie haïku ?

J’ai créé ce Prix pour encourager les haïkistes et souligner les plus beaux haïkus soumis au concours.  Ça a commencé avec la pandémie. On était tous cloîtrés chez nous. Je voulais consoler mes amis poètes du monde entier. Cette initiative a permis une ouverture incroyable. Le succès fut énorme. Et depuis, chaque printemps, je choisis un thème. Les participants ont deux mois pour envoyer leurs textes en ligne. Un montant de 200 $ est accordé au lauréat et une mention d’Excellence à trois poèmes qui se démarquent. Le haïku est un art minimaliste qui doit être mis en valeur. Je l’affectionne particulièrement pour son style précis, imagé et suggestif.

Quels sont vos projets en tant qu’écrivain ?

J’ai quelques livres très importants qui sont épuisés. Leurs contrats sont résiliés. Je compte republier ces ouvrages qui traitent d’environnement, de pardon et d’amour, chez d’autres éditeurs afin de les rendre à nouveau disponibles au public. C’est ma priorité pour le moment. J’ai aussi un recueil de nouvelles et un opéra en un acte sur le métier.

Le travail sur Déconfiture des escobars n’est pas terminé. Il ne fait que commencer. Il y a des projets de traduction de cette pièce vers l’ukrainien et vers l’allemand. La version anglaise est déjà disponible sur Kindle sous le titre Defeat of the Impostors. Des contacts sont en cours pour la porter au grand écran. Ce serait génial d’en faire un film que tous pourraient voir n’importe où, n’importe quand. Si le théâtre est éphémère, le film est permanent. Visitez mon portfolio : deconfituredesescobars.ca pour avoir plus d’informations sur cette pièce. Il est constamment mis à jour.

Bernard Anton

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