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Va te faire intégrer !
Un premier roman bouscule quelques idées bien pensantes pas si pensées sur la condition des immigrés et de leurs enfants.
Le roman-photo de la donzelle
C’est quoi un immigré de la deuxième, de la troisième génération ? C’est un peu comme un type qui vient d’un quartier, non ? Le genre qui brûle des bagnoles ? Qui sous-loue son living à Sarcelles à des tourneurs de tournantes ? Une mine patibulaire dont le surgissement dans la rame justifie qu’on serre son sac contre soi et qu’on tourne les griffes de son diamant vers sa paume ? Ou alors quoi ? Un gars parti de rien, ou pas grand-chose, mais dont la réussite est admirable, vraiment, le genre débrouillard, futé, qui a su s’en sortir. Echapper à sa condition. Un qui en voulait. Un qui a fait ce qu’il fallait. Un intégré.
Intégré, Ahmed Djouder en a tout l’air : avec son regard de biche, la douceur pénétrante de ses façons et la grâce naturelle de sa présence au monde, ce serait une sacrée faute de goût que de le prendre pour un vilain Maure qui menace l’Occident avec son grand couteau entre les dents ! Non, il est des nô-ôtres, Ahmed, il est français comme les autres ! Il a un bon job d’éditeur, un appart, des amis, - pas que beurs, pas que blancs - , il reçoit des invitations aux soirées parisiennes et on voudrait bien parier qu’on ne doit pas lui demander si souvent « Toi, là, tes papiers ! »... Mais alors, c’est quoi son problème ? Qu’est-ce qui lui prend de nous adresser, à nous autres de souche, cette épistole sans concession qu’est Désintégration ?
Désintégration, ça commence comme on feuillette l’album photo d’une enfance modeste : l’enfance est toujours espiègle, même chez les pauvres, et elle est efficace comme fabrique de souvenirs heureux qu’on se garde au chaud pour l’avenir, forcément moins radieux. De vignettes savoureuses en ironiques digressions, Ahmed raconte sa jeunesse et son milieu, le bouillon de sa culture : la cacophonie des cuisines, les pères radins, les mères hypocondriaques, la reine-télé, les vacances au pays (dont on ne parle pas la langue, mais à quoi bon !), la mob dont on rêve, la sacro-sainte virginité des frangines, les cheveux plaqués au gel maison, les clopes en planque… La promiscuité, aussi, fatale ou voulue, des générations et des cousinages : à cinq, à dix à quinze dans la même piaule, la surpopulation des lits superposés, les repas collectifs, l’exigence de solidarité à l’égard des autres membres de la communauté… Et là, Ahmed lève les yeux au ciel, un sourire en coin : la famille – arabe ou pas - , fil d’Ariane ou fil à la patte ?
« Epicerimmigrée » (© Marie Donzel)
On n’est pas riche chez les Djouder, mais on est fier, on bosse comme des brutes, on rentre de l’usine éreinté, pire que ça, tabassé, émollié. Et on y retourne dès l’aube du jour suivant. On ne dépense pas, on économise. L’eau, le chauffage, la nourriture. Tout. Il n’y a pas un centime de trop. On bénit l’ouverture d’un hard discount dans la ZI et ça tombe bien, puisque justement, c'est là qu'on habite ! C’est les trois-huit, le martèlement furieux de la chaîne qui érode le cerveau, l’odeur gluante du goudron en fusion sur la peau et sur les poumons. Et tout ça, pour quoi ? 1200 euros après quarante ans de boulot et en prime la face du borgne sur la deux et des insultes graffitées dans la cage d’escalier… Salée, l’addition de l’intégration ! Alors, Ahmed, il a beau être plutôt sympa, ça passe pas : « Vous avez inversé les rôles. Ce n’est pas à nous de faire le travail. Ca fait longtemps qu’on se casse le cul à casser vos vieilles routes au marteau-piqueur, à assembler les rails de vos trains au chalumeau ou à enduire de ciment les nouveaux carrelages de votre salle de bains. Nous n’allons pas nous intégrer car ce mot est répugnant. Ca sonne franchement camp de redressement. »
Tout bascule ! On est entré là comme dans un roman intimiste et tendre, et on se retrouve soudain dans une sorte de livre dont nous serions les héros, nous bons Français, inconscients et faussement naïfs, maîtres déculpabilisés d’un jeu politiquement cruel dont les règles visent à exclure certains candidats tout en les forçant à continuer à jouer ! Eh non, l’important, ce n’est pas que de participer !
A cause de sa langue taillée pour la pudeur, à cause de son énergie entêtée, à cause de sa vérité effrontée, j’ai lu et j’ai aimé Désintégration, plus, beaucoup plus que d’autres livres cette année. Et je l’ai fait lire autour de moi. Il n’a laissé personne indifférent, pas même ceux qui voulaient faire semblant. Certains m’ont dit : "Franchement, c’est un livre qui dérange !" Voilà, qui dérange, c’est ça l’argument !
Marie Donzel
Désintégration, de Ahmed Djouder (éd. Stock)
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