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Une enfance en campagneAyant survécu à l'inventaire d'août des libraires et à l'ouragan de la rentrée littéraire, "Le rêve de Martin", un court roman de l'écrivain Françoise Henry, évoque un demi-siècle de vie paysanne à travers l'histoire déchirante d'un secret familial. Armée de son stylo et de son appareil photo, Marie Donzel nous livre son regard sur ces personnages pour qui la vie aux champs n'est pas une vallée de roses...
Le roman-photo de la donzelle
Printemps 1940, les vaches sont maigres, les champs ont une couleur malade, les hommes forts n'iront moissonner cette année que ce que l'Europe a semé de guerre sur les champs de bataille.
Et s'ils reviennent un jour, c'est que les poules, qui n'ont plus d'œufs, auront des dents. Chez les Petitjean, une famille d'agriculteurs de six enfants, on est aculé : trop de bouches béantes à nourrir et pas de muscles assez puissants pour travailler. Le calcul est vite fait mal fait : d'au moins un enfant, il faut se débarrasser. Amstram gram pique et pique et colle gram, ça sera toi qui partira : c'est sur Martin, le fils numéro trois, que le sort est tombé. Le 9 mai 1940, baluchon à l'épaule, cœur en berne et nuque voûtée, Martin, treize ans, quitte la ferme des Petitjean sous l'œil sans pleur de sa mère. C'est cette mère qui raconte, soixante ans après, et de l'au-delà où elle a enfin gagné le droit de se reposer, l'existence gâchée de ce fils vendu comme un coq au grain à un couple de paysans voisins.
Garçon de ferme © Marie Donzel
C'est elle, cette mère qui sait que ce n'est pas le hasard qui a sorti le nom de Martin d'un chapeau troué, le jour maudit où il a fallu décider de qui s'en irait. C'est elle qui sait que chez les Badet, infertile ménage bardé de crasse et gros de méchanceté, on traite son fils comme un esclave depuis le jour de son arrivée. Et aussi qu'il y abat le travail de deux ou trois adultes en bonne santé, qu'on l'y nourrit de temps en temps mais jamais assez et que pour tout salaire, il gagne le droit d'être rossé. Et encore que la Folcoche Badet le castagne par habitude, par peur de s'ennuyer, et l'enduit peu à peu de son indécrottable saleté. Elle sait qu'en l'abandonnant, sans jamais retourner le rechercher ni même le visiter, sa mère a fait de Martin un pauvre gars, presque un simplet, sans femme et sans amour, privé. Qu'elle en a arrêté la vie un 9 mai, le condamnant à rester un enfant mal aimé et maltraité à jamais.
Françoise Henry ne joue pas de suspense. Dès les premières pages de son "Rêve de Martin", au cas où ne l'aurait pas deviné, elle assume de livrer le secret de la naissance coupable du garçon de ferme sacrifié. Car ce qui semble la préoccuper, ce n'est pas ce qui cause nos erreurs, mais bien ce qui nous empêche de les réparer. Ces raisons indéchiffrables qui, par-dessus le plus abrasif des sentiments de culpabilité, retiennent nos mains du geste salvateur qui pourrait tout ou presque racheter.
Mais ce que semble dire encore, avec une patience résignée, "Le rêve de Martin", c'est qu'aux femmes, ventres fautifs ou nourricières incapables, revient la charge du remords, quand il est question d'abandon. Car dans ce court roman poignant, pendant que les femmes se rongent, se rebellent ou cognent, les hommes, eux, font en sorte que, malgré le souvenir cuisant et les regrets affleurant, les saisons passent pourtant, que le foin soit coupé et les bêtes traites ; et quand il faut tout de même se faire un peu de bien, ils s'accordent le temps d'une partie de pêche ou de cartes. Même Martin. Même Martin à la vie saccagée a parfois le droit de prendre du poisson ou de jouer au tarot. Et de son nuage, sa mère morte s'en trouve heureuse et soulagée.
Parlant du monde rural avec une justesse rare et dans une langue fragile, incessamment soumise par sa sincérité au risque de la maladresse stylistique ou de la facilité de cliché, "Le rêve de Martin" est un livre d'une vraie finesse psychologique qui exerce sur son lecteur un charme brut.
Il faut donc suivre le fil de ce drame rustique, même en certains endroits trop blanc pour la finition d'un roman de haute couture, car il mène à de vrais éclats poétiques, farouches et spontanés comme les noeuds accidentels de la soie sauvage. Marie Donzel « Le rêve de Martin », de Françoise Henry (éditions Grasset) Pour lire les autres rubriques de la donzelle, cliquez : ici
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