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Jeudi 24 Avril 2014
15:32

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Tout va bien pour moi, hum... Mais les problèmes de fric me pourrissent la vie : je suis en crise !

Le cadre de 35 ans dont nous parle Emmanuel Detroyat n'est pas vraiment malheureux, mais n'a pas d'argent, ni le moral... Il n'a que son humour et sa lucidité, ce qui à défaut de lui embellir la vie, plaira forcément à ceux qui vont faire sa connaissance ici. Ils se diront tout bas qu'il leur ressemble, et tout haut qu'ils n'aimeraient pas être à sa place...



par Emmanuel Detroyat
par Emmanuel Detroyat
Je rêve de me réveiller un jour, le coeur tout en joie, léger, heureux, souriant, éperdument convaincu que le monde est parfait, qu'il ne sera pas nécessaire d'aller affronter la meute, d'aller supporter les affronts, de porter les attaques ou d'improviser les défenses, les esquives.
J'aspire à ce bonheur qui m'échappe, que je cherche en vain, que j'imagine quelquefois entre deux songes aberrants de plénitude, ce bonheur qui, réveil une fois sonné, me fait encore et toujours défaut, s'évaporant dans un pshitt aussi brusque qu'évident.
Je fronce alors le sourcil, bien sûr, porte un oeil méfiant autour de moi, constate une fois de plus le bordel qui constitue mon existence et décide que quelle que soit la raison de cette injustice, je me battrai pour lui mener la vie dure. Il est plus simple de se trouver des excuses que de tenter une fois de plus de sortir du marasme.
Je rampe hors de mon lit, d'un geste mécanique pousse le rideau : temps pourri, coup sévère porté instantanément à mon moral déjà très en berne.
Il y a tellement longtemps que je rumine mes frustrations qu'il m'arrive d'oublier que je n'ai pas toujours été ainsi. Enfin, le désormais naturel revient au galop.
Je ne suis pourtant pas malheureux. Je fais partie de cette fameuse classe moyenne, celle qui gagne trop pour être aidée, mais pas assez pour vivre décemment.

Tout va bien pour moi, hum... Mais les problèmes de fric me pourrissent la vie : je suis en crise !
Seul problème, le pouvoir d'achat atteint des profondeurs avbyssales, les prix, de tout, augmentent à un rythme effréné, ils atteignent des sommets qui vus de chez nous, d'en bas, paraissent de plus en plus infranchissables.
J'ai beau chercher, me remettre en question, jouer l'avocat du diable, rien n'est de ma faute. Tout cela, cette merde, cet absolu dérèglement de la justice sociale, l'iniquité grandissante et déjà inaltérable, dont nous payons tous une addition des plus salées, tout ça est de leur faute.
Les bons, grands penseurs de la france d'en Haut. Les républicains, les suppôts du Sarkosysme, les bras armés du premier Nain de la république, ceux là même qui penser oeuvrer, qui pensent nous faire avaler qu'ils y croient, ne font qu'appuyer le trait. Je les voie s'étonner de toute cette misère, de toute la manifestation de cette misère. Je les voie m'assurer qu'il faut agir pour que tout s'équilibre.
Mais parlons vrai, il n'est plus aujourd'hui question d'une esquisse d'injustice. Non, nous l'avalons cette aberation de société, contraints et forcés de n'en laisser aucune goutte.
Je vais donc me rendre au travail, subir la promiscuité professionnelle, me tuer pour cette tâche qui ne représente rien d'autre qu'un but alimentaire et abrutissant. Le plus drôle étant que je suis censé faire un travail intéressant, enrichissant. Lorsque j'y regarde de plus près, que j'en analyse les contours, ce n'est rien d'autre qu'une corvée, ma croix.
Je gagne une misère pour mettre une pression monumentale sur mon équipe, me récolte des kilos de rancoeurs, des tonnes de haines à peine dissimulées, qu'on me jette sournoisement, et dans le meilleur des cas en pleine figure. Histoire d'en rajouter une petite couche, ma fierté se fait piétiner chaque jour par un patron totalement abruti.
Cerné de toutes parts. Je me demande encore comment je peux résister à ça. Ah oui, je sais...Je n'ai pas le choix.

Tout va bien pour moi, hum... Mais les problèmes de fric me pourrissent la vie : je suis en crise !
Je viens d'allumer la télé. Au temps pourri vient s'ajouter la santé fébrile du monde. Des famines aux guerres, les catastrophes pleuvent sans interruption. La société traverse sa mousson des horreurs tant bien que mal. Je la constate grace à LCI. Quel bonheur...
Un coup d'oeil délétère sur le bas de l'écran.
Demain, dernier jour du mois. Les sueurs glaciales s'invitent à la fête. Je dois m'assoir. Je tente d'analyser les bruits de la maison. Nuls. Personne, a priori, viendra troubler cet instant d'absolue frayeur. Je fixe mon regard sur l'écran, histoire d'oublier à quel point je vais mal. Mais rien n'y fait.
J'ai retourné ça dant tous les sens, fait tous les calculs, imaginé toutes les économies, et mis sur le papier toutes les dépenses obligatoires. Le constat est accablant, déroutant, et bien que connu, porte de nouveau un coup puissant qui rend mon souffle court.
Je fais partie de la sous-caste des non- fortunés. J'ai compris désormais. C'est la résignation qui me l'a soufflé récemment. Rien ni personne n'y changera quoi que ce soit. J'ai fait mon deuil des aspirations que ma jeunesse m'insufflait. C'est une époque bien lointaine, la jeunesse, une autre vie.
J'accuse le coup comme il se doit, car ma famille compte sur moi. Je prends en pleine tête les regards condescendants de mon banquier lorsque celui-ci m'annonce la difficulté endurée de devoir défendre mon dossier afin qu'on laisse encore respirer. Trop gentil...
Qu'on le veuille ou non, tout tourne autour du fric. J'ai juste un petit problème avec ce fameux fric : je n'en ai pas.
Ce monde est injuste.
Mais j'ai bien peur de parler dans le vide.
Habille-toi, Harold, ce soir ça ira peut être mieux.

Emmanuel Detroyat (Voulx, 77)