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Samedi 19 Mai 2012
14:09

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Soirée catastrophique entre amis : politique au menu égale explosion à notre table... Un lecteur raconte son calvaire !

J'avais invité des amis de ma femme à dîner. Ils voulaient sauver la planète, débordant d'une empathie universelle que je ne partage pas. Nous n'en étions qu'à l'apéritif, mais la discussion s'engageait très mal. Ambiance...



petit dîner entre amis dans
petit dîner entre amis dans
J'avais invité des amis de ma dulcinée à dîner.
Parisiens pure souche. Pur jus. Etudiants sans but, sinon celui d’en parler. Bien sûr, je ne connaissais pas mes clients, et l’apéritif traînant en longueur nous permit à tous de faire connaissance, ou plutôt de nous jauger...
Toujours la même histoire, on connaissait mon parcours par présentation rapide de ma femme à son amie, ce qui me desservait franchement, et je croyais pour ma part avoir quelques informations sur mes invités.

Lors de ce genre de rencontre, il y a toujours à un moment ou un autre, le fameux hic, la question de trop, celle qui fâche. Chacun regarde alors passer l’ange immaculé, à peine dérangé par le courant d’air. On entre ensuite dans une méditation laborieuse avec son verre déjà bien lourd, masquant sa gêne dans des sourires trop appliqués pour passer inaperçus, se perdant même quelquefois dans des palabres séditieux.
Mais personne n’est dupe. J’appartiens au monde non prosaïque, mais plutôt terre à terre du non-cultivé. Dans les cercles érudits fréquentés par ces étudiants parisiens, l’idée même qu’un non-diplômé puisse construire un raisonnement, relève de l'impensable, de l’extraordinaire.

C’est alors pourtant que la fibre empathique prend le relais.
Et elle le prit logiquement ce soir-là. Les questions fusèrent, toujours intéressées mais je l’assure, jamais intéressantes. J’en éludai une partie conséquente avant que ceux qui me faisaient face comprennent ma gêne de ne parler que de moi.
Comme à l’accoutumée, j’ai pu lire ce profond apitoiement sur leur visage. Comprenez, la frustration de ne pas avoir creusé le sujet passionnant des systèmes open source...
A cet instant je dois l'avouer, j’étais partagé entre la douleur et l’excitation, ou l’espoir d’être excité. D'une part la douleur de constater que dans toute son accablante relativité, le temps ne passait pas, mais aussi l’espoir de tomber sur le sujet qui provoquerait le vrai débat de la soirée.

Je ne m’inquiétais pas trop : la bouteille de rhum affichait déjà un sérieux coup de blues, et les gestes prenaient plus d’envergure, théâtraux au possible. Et puis l’ambiance, sans être à la franche rigolade, était plutôt orientée dans le vert.

Trop d'empathie tue l'empathie

par Emmanuel Detroyat
par Emmanuel Detroyat
Le déclencheur prit la forme d’une pistache récalcitrante. Juste avant de passer à table.

« - Tu vois, je ramasse cette pistache oubliée, je vais la foutre à la poubelle, et je ne peux que constater le gâchis. Encore une fois !
- Quel gachis ? C’est pas une pistache qui va mettre le monde en péril, répondis-je avec toute la bonne humeur et toute l’innocence dont un mec comme moi peut faire preuve alors qu’il vient de s’enfiler le fond de son cinquième Rhum passion. Mais je tenais là sans le savoir ma rampe de lancement vers les sphères infinies du dialogue de sourds.
- Crois-moi, Noël, le monde mérite un peu plus que ce genre d’humour.
- Je pense que ce soir, le monde se passera de mes, de nos idéos philanthropes, insistai-je dans l’espoir d’enflammer pour de bon le débat. Je fus servis plus que je ne l’aurais espéré.
- On n’a pas le droit, sous prétexte que nous jouissons de cette aisance matérielle, de laisser ceux qui en ont besoin sur le bord de la route.
- Mais à qui penses-tu ?, osais-je en lui resservant un punch bien corsé.
- Aux victimes de notre capitalisme forcené. A ces femmes, ces enfants, ces peuples entiers qui crèvent dans l’indifférence générale. Parce qu'ils sont loin, parce qu'ils sont là-bas. Je pleure pour ce grand continent mis au rebus. Je pleure pour l'Afrique. Je pense à ceux qui - parce qu’ils vivent bien protégés derrière le mur rassurant de nos démocraties insolentes - s’estiment affranchis de toute cette empathie qui fait pourtant de nous des hommes. »

Je peux jurer qu’il ne fallut qu’une trentaine de secondes pour qu’une conversation futile et sans intérêt, à peine feutrée de condescendance et de dédain, se mue en une véritable envolée lyrique aux absurdes accents tiers-mondistes. Aidé, ou pénalisé par l’alcool, le type ne tint plus compte de son public, il se contenta de dérouler la litanie propagandiste qu’on lui avait apprise. Et il apprécia visiblement de s'entendre parler.

J'étais donc chez moi, avec ma femme, et ce couple que je ne connaissais pas, obligé de laisser finir, sans quoi la soirée aurait immédiatement tourné court.

Et me voilà réfléchissant à la manière dont je pouvais tourner les choses, arrondir les angles, jetant quelques brefs coups d’œil à l’intention des deux femmes pour m’apercevoir qu’elles ne pouvaient dissimuler leur gêne, et concluant qu’il ne pouvait y avoir de réponse à cela. J’attendis alors le point final qui me donnerait la main.

« ... Et je vomis sur cette population insensible qui prône cette aberration d’immigration choisie, Noël.
- Rien que ça…
- Oui, laisse-moi finir, s’il te plait.
- J’en avais l’intent…
- Je défie quiconque de m’assurer que l’on ne peut rien faire pour éradiquer la misère galopante. Et je regarde ce bon repas, que tu nous as concocté, Oda. Je le regarde avec gourmandise, mais je ne peux m’empêcher en même temps de me sentir coupable. Non parce que ça me fait plaisir, mais parce que je le ressens. Je me constitue dernier rempart contre l’oubli de ces causes mises au ban de la conscience occidentale. »

Une bonne gorgée de rhum, une énième Marlboro Light, un regard presque affolé, et un long soupir pour ponctuer tout ça. Je sentais l’attente. La réponse se devait d’être à la hauteur des espérances respectives de chacun.

« Je suis désolé de dire que je ne partage pas ta façon de penser, Jean-Eric.
- C’est-à-dire ? Ne me dis pas que tu es insensible à tout cela ?
- Calme-toi donc, chéri ! On est samedi soir et l’heure est plutôt à la détente, tenta sa femme afin de désamorcer la bombe. Sans effet.
- Je réagis par degrés, moi.
- C’est-à-dire. Explique-toi, je suis curieux d’entendre ça, fit-il un brin moqueur. Je jubilais intérieurement.
- Si tu m’en laisses l’occasion… Je réagis par degrés, disais-je. Ce soir, je viens de prendre un apéritif bien arrosé, accompagné de petits-fours par dizaines, en bonne compagnie, du moins jusqu’ici, et je me contrefous du sort pourtant dommageable de ceux pour qui tu viens de plaider.
- Dommageable ? Mais c’est un euphémisme dangereux, Noël.
- Si tu veux. Je m’en fous, donc. J’ai bien bu, déjà beaucoup fumé, et je vais sûrement bouffer plus que de raison. Je ne penserai pas une seule seconde à ceux qui meurent de faim au fin fond du monde, à toutes celles qui furent violées lors des exactions commises aujourd’hui ou hier au fin fond du continent africain, aux familles perdues à jamais à la suite du tsunami de 2006 en Asie. Je ne penserai pas à tout cela. Parce que ça ne changera rien, tout simplement. Pas ce soir. Est ce pour cela que je m'en fous ? Non ! Et ça m'attriste au moins autant que toi.
- Permets-moi de me poser la question ! Mais c'est la pensée de droite, je le déplore. Je m’en doutais, je dois te l’avouer.
- Où est le rapport ? Je t’entends t’affliger de tous les maux de notre foutue terre, ce qui te procure sûrement une grosse dose de bonne conscience, mais quel rapport avec la politique ? Regardes-tu seulement le clochard qui te tend la main lorsque tu le bouscules sans même un regard dans le métro ? Penses-tu à la chance que tu as de faire partie des rangs d’une école prestigieuse parisienne alors qu’à moins de vingt kilomètres de toi certains n’ont pas d’avenir ? Penses-tu que rien que sur toi, une vente par Ebay rapporterait de quoi nourrir pendant un an une famille de ce fameux continent que sembles tant connaitre ? Et les clopes que tu t’enfiles, as-tu fais le compte de l’argent que tu crames alors que d’autres en bas de chez toi, ne l’ont pas cet argent ?
- Tu extrapoles. Ce n’est pas comme ça que les choses avanceront.
- Bien sûr que j’extrapole. Je ne me contente pas de sortir les arguments appris par coeur pour prouver au monde mon empathie, Jean-Eric. J’ai conscience d’une et une seule chose, moi. Avant de penser à ceux qui en chient à l’autre bout de la planète, je pense à m’en sortir moi, et mon entourage. Je pense à ce que je pourrais faire pour aider celui qui dort dans sa voiture au coin de la rue, parce qu'il bosse comme un chien et qu'il ne peut même pas se payer un toit. Je me contente d’être honnête avec tout ceux-là, de ne pas les décevoir, et de gagner un maximum de blé pour m’assurer une existence paisible, à moi et aux miens.
- Un converti de plus au capitalisme immoral !
- Je ne suis pas converti, moi. Je ne suis pas victime, comme toi, d’un prosélytisme idéologique. Je pense par moi-même.
- Prosélytisme ? Qu’est-ce qu’il ne faut pas entendre !
- Je sais, ça doit t’étonner d’entendre ça de ma bouche. Serais-je capable de raisonner ? Coupons vite cette tête qui dépasse du troupeau avant qu’elle ne contamine la meute ! »

Je peux jurer que cela ce passa comme ça.
Inutile de dire que nos invités ne firent pas de vieux os.

Je n’eus pas eu le temps d’en dire beaucoup plus car j’étais passé rapidement du bon bourrin au Q.I. de poulpe, à ce gros con de service que rien ni personne ne pourrait ramener à la raison.

La soirée tourna court donc, et nous nous retrouvâmes seuls, enfin, chez nous. Tranquilles et libres de se plonger dans l’opulence qui causerait sûrement notre perte.

Emmanuel Detroyat (Voulx, 77)

(Voir commentaires plus bas)
Autre article du même auteur sur les "bobos" parisiens : cliquer ici