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Mercredi 09 Juillet 2008
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Soifs d'idéal

Dans un éblouissant second roman, la très fine Hélène Millerand rend compte, à travers l'histoire de deux familles, de la tension sociale des cruelles années quatre-vingts, années Mitterrand et années fric. Marie Donzel, stylo et appareil photo en mains, nous livre son regard sur cette impitoyable course à l'échalotte...



le roman-photo de la donzelle
le roman-photo de la donzelle
Hélène Millerand est une écrivaine trop discrète. Bien qu'on murmure qu'elle aurait eu tout près d'elle, depuis toujours ou presque, les bonnes personnes, les bons réseaux pour publier, elle a attendu d'avoir la soixantaine pour proposer son premier livre à Jean-Marc Roberts, qui n'était ni son mari ni son ami. En 2004, donc, chez Stock, on découvrait "Vieille France", l'histoire déchirante d'une demoiselle catholique de la bonne bourgeoisie versaillaise réduite à l'état de domestique après avoir eu le malheur de fauter : elle entrait au service d'une insouciante famille d'artistes juifs en pleine seconde Guerre mondiale. Le livre était d'une justesse et d'une pudeur à forcer le respect. Deux ans après, Hélène Millerand revient avec une nouvelle histoire de familles.

Cette fois, nous ne sommes plus au sombre temps des fascismes mais aux portes de la décennie si curieuse des eighties. Sous le règne des raiders et des treets, ces obésophiles spécialités chocolatées qui changeront de nom à la faveur des ambitions mondialisées de la galaxie du goûter industriel et de l'évolution du Dow Jones et de l'indice Nikkei. Signe des temps, signe de ce temps-là, précisément. Quand Madonna était boulotte, quand supertramp jouait du synthé, quand Dalida allait mourir sur scène ou ailleurs, en robe lamé.

Mais foin de revival pseudo-branché ! Hélène Millerand se fout des stroboscopes et des tenues pailletées. Au lieu de ça, elle s'invite, en 1981, dans la vie de deux foyers français : les Diaz et les Boyerdrey. Chez les premiers, on est cocos et inquiets de la sauce à laquelle les socialos vont manger Fiterman et Marchais. Carlos, ibérique beauté d'homme, se rêve en acteur et court le cachet. Alors, en attendant les trois coups du succès, c'est Jocelyne, la fille d'un rouge en bleu de travail, qui fait bouillir le ragoût à force d'heures sup comme directrice de crèche municipale. A l'école laïque leurs enfants, Ramon et Carmen, ont fait la connaissance du blondinet Damien, fils cadet de Brigitte et Jean Boyerdrey. Bien sous tous rapports, une jolie demeure, un couple stable, de beaux enfants, et dans l'urne, juste un coup pour voir, un bulletin pour Mitterrand, évidemment.

Malgré le clivage, odieux aux Diaz, distrayant aux Boyerdrey, Ramon, Damien et Carmen vont grandir en inséparables, s'adjoignant après quelques années, l'amitié de Robert, le fils Blanchart débarqué de Montrouge à Montaigne parce qu'il réussissait à l'école, tour pendable du hasard !
Tandis que les trois garçons, d'andouilleries anodines en accidents imbéciles, s'offriront une jeunesse de fumeurs de pétards et de noceurs inconscients, toujours sauvés à temps de la catastrophe par la diligente bonté des mères et des sœurs, la volontaire Carmen, subjuguée d'emblée par la constante beauté qu'aux femmes l'aisance confère, n'a dès l'enfance plus une seconde à perdre. A elle la richesse ! Pas celle du cœur, immatérielle fidélité aux siens, et encore moins celle d'une pléiade de savoirs et diplômes qui ne servent qu'aux crâneurs, c'est-à-dire à rien, non la richesse, la vraie, sonnante et trébuchante, celle des cartes bleues en circulation récente et celle qui travaille toute seule sur un compte en banque.


La montée © Marie Donzel
La montée © Marie Donzel
Et, sans attendre que l'ascenseur veuille bien s'arrêter à son étage, Carmen va se la construire elle-même, sa fusée pour atteindre plus vite et plus haut les sommets. Traître aux siens, elle est son propre soldat : elle emprunte la mise de départ aux amis de son père, file en Angleterre et n'en revient que pour faire HEC. Puis se faire pistonner par Boyerdrey avant de lui piquer sa place dans la société, s'asseyant dans le fauteuil en cuir encore chaud d'un cadre sup périmé. Ce qui est juste, n'est-ce pas, puisqu'elle est meilleure que lui, plus performante, plus battante et plus innovante, désormais !

Soifs d'idéal
La belle fable de l'ascension sociale est bien sûr toujours plus subversive quand l'anoblissement des filles passe par elles-mêmes, sans qu'elles aient eu à s'encombrer du truchement d'un mari ou d'un père. C'est sans doute pourquoi, sans la finesse irréprochable de l'écrivaine, Carmen passerait pour une de ces froides créatures de superbusinesswoman que les caricatures des années 1980 ont fabriquées, sans même leur greffer le scrupule d'une conscience féministe. Mais c'est ici tout le contraire. Carmen, comme chacun de ceux qui traversent cette vie de Modern solitude, garde tout au long du roman son essentielle complexité : elle poursuit son chemin, bille en tête et sûre de sa réussite, mais en s'arrangeant comme elle peut avec ses doutes, ses contradictions et ses peines. Avec pudeur, et sans soupirer.


Quand on lit les livres d'Hélène Millerand, on aimerait être sa sœur, sa fille ou son amie tant est bouleversante la bienveillance qu'elle réserve à ses personnages de femmes. Elle assume avec celles qui se sont sacrifiées leur bon droit au regret, celui d'en avoir trop fait, de ne pas s'être assez écoutées et d'en être au final insuffisamment remerciées. Elle salue pourtant l'ambition de celles qui prennent le risque de passer pour égoïstes en se promettant un sort meilleur, à n'importe quel prix, même celui de s'arracher rageusement à leurs racines, et d'aller jusqu'à les piétiner. Mais elle a de l'indulgence aussi pour celles qui aiment encore mieux s'aveugler que de renoncer à une position chèrement acquise, même à coups d'humiliations et de lâchetés.

Soifs d'idéal
Alors que l'on soit Jocelyne, Carmen ou Brigitte, mais aussi leurs fils, leurs frères ou leurs époux, il faut lire l'excellent Modern solitude pour se rappeler que vivre en humain est toujours une affaire d'ambiguïté, là où la morale des autres n'a que des reproches à faire quand la sienne propre n'a que des exigences à satisfaire.

Marie Donzel

Modern Solitude d'Hélène Millerand (éditions Stock)
« Vieille France » est disponible sous le titre Ils m'appelaient « Vieille France » (éditions J'ai Lu).

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