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Vendredi 3 Septembre 2010
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Pourquoi faut-il que les bonheurs parfaits soient salopés ?

La jeune maison d'édition Ubu, créée par Pierre Bisiou, transfuge de l'ancien Serpent à Plumes, publie Inch’Allah, l'excellent premier roman de My Seddik Rabbaj, un professeur d'université marocain. Une histoire d'eau, de noblesse d'âme et de courage humain.



le roman-photo de la donzelle
le roman-photo de la donzelle
Au douar, tout le monde respecte Moh. Car le jour, c’est son métier, il déblaie des pierres et fore la terre là où il sait qu’il le faut, pour en faire jaillir l’eau, bouillon magique aux portes du désert. Et le soir, au son de la musique berbère que diffuse le transistor, seule richesse matérielle de son foyer, Moh rêve tendrement à la vie dont les siens hériteront, vie enrichie par lui à chaque coup de pioche donné, à chaque puits creusé et à chaque dirham mis de côté. Bientôt, il paiera un troupeau à sa femme, l’aimante Yemna. Ils regarderont gentiment grandir leur fille Yejja, qui virevolte dans l’enfance, avec la bonne humeur d’une insouciante gaieté. Lahsen, leur fils qui fréquente l’école, à des kilomètres parcourus matin et soir à pied, aura bientôt à lui, et à jamais, ce talisman précieux, ce sésame breveté que vaut une éducation lettrée.

Mais un funeste jour, un intrus vient vendre au patron de Moh une nouvelle façon révolutionnaire d’éventrer la terre pour en sucer le jus clair : un bâton dynamité, une mèche, une allumette et bang ! Dans un frisson de matière, la vie bascule. Un corps est projeté, dégueulé par la mine mécontente. Moh est tué, et la vie des siens s'en trouve irrémédiablement défigurée.

Le prix de l'eau © Marie Donzel
Le prix de l'eau © Marie Donzel
Au souk où les femmes n’ont rien à faire, contre une pièce de viande et un panier de denrées, Yemna abandonne les deniers épargnés, les bijoux chéris, puis la radio de l’homme enterré. Et enfin sa fierté, la main plongée dans le sac d’ordures, dérobant aux rats et aux chiens leur part d’un festin de déchets. Chassé de l’école par sa responsabilité de fils, Lahsen, moitié d’homme à l’instruction bancale et entamée, prend un métier. Sa sœur partira bientôt laver le sol et les pieds de riches et de parvenus qui ne demandent qu’à la traiter en traînée. La misère s’est jetée comme une folle perdue à la tête de ceux-là. A cause d’une étincelle explosée.

Pourquoi faut-il toujours que les bonheurs parfaits soient salopés ? Quelle est cette roue cruelle qui supplicie ceux qui, impuissants, la voient contre eux se retourner? Qu’a donc la modernité comme comptes à régler avec les innocents et les modestes pour leur infliger un destin gâché ?

Pourquoi faut-il que les bonheurs parfaits soient salopés ?
Inch’Allah, le premier roman du marocain My Seddik Rabbaj, raconte l’histoire de Moh comme l’histoire des hommes. Dans une langue à la prodigieuse grâce sensuelle, il dit la vilaine fatalité qui aspire les pauvres vers la pauvreté, malgré l’effort et contre toutes les lois du mérite. Il dit aussi, mais avec une résignation sans fatigue, la vanité d’un monde qui sédentarise les peuples nomades, accélère la marchandisation de tout et abolit les cultures les moins vénales. Il dit encore l’interdit fait aux femmes, là où règne l’obscurantisme et manque la justice, de disposer de leur corps, de défendre leur intégrité, de parler en leur nom, de prendre part à la vie et d’accéder même jusqu’à leur propre désir. Avec intuition et délicatesse, My Seddik Rabbaj soulève là des questions philosophiques fondamentales et d’un récit captivant, il fait une fable morale des temps modernes qu'entraîne la musique d’une vraie spontanéité poétique. Tout cela, et le reste encore, fait d’Inch’Allah un roman digne. Humain, grave, honnête et beau.

Marie Donzel

Inch’Allah, de My Seddik Rabbaj (éditions Ubu)

Pour lire les autres rubriques de la donzelle, cliquez : ici

Voir aussi l'article de Josyane Savigneau dans Le Monde des livres: ici

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