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Pourquoi Angot ?

Le nouveau livre de Christine Angot, "Rendez-vous", vient de paraître. Un roman dont on espère enfin que le brouhaha de la rentrée littéraire ne le fasse pas passer pour un tapage inconséquent, ce qu'il n'est surtout pas.



Le roman-photo de la donzelle
Le roman-photo de la donzelle
Quand parut L’Inceste en 1999, son éditeur s’était déclaré prêt à casser la gueule à qui ne l’aimerait pas. On avait allègrement glosé sur cette méthode de promotion pour le moins musclée, Christine était montée sur d’incompréhensifs plateaux de télé, chargée par les chercheurs de petite bête comme un mammifère blessé, et le premier scandale Angot était arrivé. Aussi indispensable qu’insoutenable à Angot elle-même, le raffut la fit. Mais seuls ceux qui restèrent après la bataille comprirent ce que Jean-Marc Roberts, l’éditeur-boxeur, avait voulu dire : on ne lit pas Angot sans prendre parti. Et prendre parti, ce n’est pas se croire obligé d’avoir un avis, pour ou contre, comme souvent ils le font : pour le livre (elle a une plume, c'est vrai !) mais contre elle (quel personnage irritant, à la fin !!), alors même qu’elle s’éreinte depuis quinze ans au moins, à dire qu’elle et le livre, précisément, c’est pareil. Mais prendre parti, c’est la lire du dedans de soi, par le ventre, comme les acteurs respirent.

Respiration (© Marie Donzel)
Respiration (© Marie Donzel)
J’ai respiré Angot. Pulsatile et entêtant, le rythme Angot m’a été droit au cœur et m’a prise aux poumons. La scansion de Léonore, toujours, d’Interview, de L'Inceste, de Quitter la ville, courte et rompue, asthmatique, me fait toujours l’effet d’une prise alcaloïde : le jeu du foulard, une strangulation volontaire poussée jusqu’au malaise heureux.
On dirait pourtant que la respiration de Rendez-vous, le nouveau roman de Christine Angot, est plus ample : l’essoufflement, les points de côté, les secousses nerveuses ont-ils laissé place aux soupirs ? Pourtant l’histoire n’a pas changé. Amoureuse, de nouveau, amoureuse, toujours, amoureuse d’un adorateur acteur, Christine est pendue au téléphone, elle laisse des messages à toute heure, elle harcèle, elle se repasse incessamment le film érotique d’une nuit unique, elle analyse ses rêves, décrypte son passé, songe à ses amours enfuies… Et n’a pas son pareil pour dire d’un mot choisi pour ses airs anodins ce que cela fait, d’aimer éperdument, l’épuisement auquel vous rend le manque de l'autre, cette faiblesse qui vous met les tripes à l’air et vous serre un gant de fer autour du cou. A en avoir le souffle coupé !

Alors une fois encore, ceux qui ne supportent pas les sanglots, prennent les hoquets pour des clowneries et l’angoisse pour de l’hypocondrie, ceux que les déchirements avoués agressent, ceux-là, une fois de plus railleront. Diront qu’on s’en fout. Prétendront que tout ce dire ne vaut rien. Mais ils passeront à côté d’un grand livre sur l’écriture. Car voilà, ce n’est pas parce que l’on dit tout que la pudeur tombe. Mais au contraire, le nu est un art, celui d’éclairer ce qu’il reste à dire, une fois les couches superficielles déshabillées. C’était tout le problème de Blanchot (ou de Celan, Mallarmé, et tous ceux de l’indicible…), et c’est celui d’Angot : approcher le vrai en prenant au dépourvu les mots bavards, user la langue jusqu’à la corde et passer en force si besoin est, quand la règle (rythmique, grammaticale) est par trop oppressante. Le comble c’est que quand elle agit ainsi, d’aucuns l’accusent de mal-écriture, et d’autres d’im-posture, alors même qu’elle insuffle aux mots une énergie propre, une puissance d’évocation retrouvée. Qu'elle fait œuvre même d’écrivain !

Pourquoi Angot ?
C'est pourquoi il faut lire "Rendez-vous" comme le manifeste d'une poésie personnelle, en inlassable quête d'une vérité littéraire à ne surtout pas confondre avec la sincérité, discutable ou non, du récit réel. Ni Angot ni ses éditeurs n'ont désormais plus à taper du poing pour convaincre qu'elle ne donne pas dans "La merde de témoignage", comme elle eût à s'en défendre à la sortie de "L'Inceste". Elle compose tout au contraire une oeuvre complexe et ambiguë dont chaque livre est une rencontre possible, la promesse d'une nouvelle étape dans la relation de ses lecteurs à elle, ce que l'on appelle en somme un rendez-vous.

Marie Donzel

« Rendez-vous » de Christine Angot (Ed. Flammarion)

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