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Dimanche 20 Avril 2014
22:54

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Moi, serveuse diplômée : et le pourboire, crevard ?!

L'auteure de ce texte, bien que très jeune, a beaucoup bourlingué. Elle raconte ici son expérience de serveuse en Espagne, du point de vue de celle que certains confondent parfois avec une plante verte. Une galère qui culmine quand il s'agit, pour cette Française, de servir des... Français ! La prochaine fois que vous irez au restaurant, prévient-elle, méfiez-vous : l’histoire pourrait bien atterrir sur la toile…



Moi, serveuse diplômée : et le pourboire, crevard ?!
La scène se passe dans un restaurant de Barcelone. J'aurais pu ajouter « branché » pour bien sonner, mais ce n'est pas le cas. Nous, on fait plutôt dans le traditionnel : jambons pendus au mur et chorizo qui pisse le gras à côté du jamonero (la machine à couper la charcut'). Les Français adorent ça: le tourisme intelligent ils appellent ça. A l'étranger, au lieu de se ruer chez Mac Do, une valeur refuge, ils essaient la bouffe locale. Et nous, on bouffe du Français à tous les services.

Non pas que j'aie une dent contre eux, je suis moi-même Française (depuis le boulot d'Anne de Bretagne). Mais des Français au restaurant, c'est une épine dans le pied. Je suis serveuse par pur opportunisme, parce que c'est tout ce que j'ai fait dans mes études qui puisse me servir partout dans le monde. C'est pas avec un Master 2 en Droit qu'on peut s'implanter n'importe où pour quelques mois. Non, avec un Master 2 en droit, on vise haut. Dans la hiérarchie, et dans l'absurde. Et moi je voulais voir le monde. Mais les clients, eux, ils s'en tamponnent le coquillage. Ils sont là parce que leur estomac crie famine, et que - si on les écoute - le monde va bientôt s'écrouler. Et parce qu'ils veulent faire découvrir à leurs papilles les joies de la charcuterie catalane.
Le pire, c'est qu'on me les affecte d'office. Le Français moyen a du mal à prononcer un mot étranger à sa langue maternelle, alors mes collègues s'en donnent à coeur joie. « Puedes tomar la 27 ? ». 4 adultes et 5 enfants, non pas de problème José, je fais ça parce que ça me plaît tu sais. Et le cauchemar recommence.
Le truc, c'est qu'à travers le monde entier, et Dieu sait que j'en ai vu du pays, les Français sont réputés pour avoir le portefeuille en épines de porc-épic. Ca leur fait vraiment mal de dépenser plus que de besoin. Aujourd'hui, les enfants vont donc partager deux assortiments de tapas et des patatas bravas, ça sonne exotique. Madame et Monsieur, quant à eux, s'offrent l'assortiment de charcuterie ibérique. Ils me tendent les cartes d'un air satisfait et reprennent cet air hautain qu'on leur connaît si bien, éperdus d'admiration devant leur progéniture qui montre les prémices d'un caractère indépendant et vindicatif, qualités essentielles d'un bon chef d'entreprise.

Moi, serveuse diplômée : et le pourboire, crevard ?!
J'envoie les plats, encore pleine d'enthousiasme et de bonne volonté. Ryan, le petit dernier, a déjà déchiqueté deux monceaux de pain, et je dois rappeler Léo et Daphné qui jouent au loup entre les chaises, sous l'oeil agacé de mes autres tables. Plus de ketchup pour les patatas ? Ok. Plus de pain pour la charcut' ? Ah ça c'est gratuit et ça cale au moins... Comment ? Transformer les deux verres de sangria en pichet ? Je demande au manager mais ça devrait le faire ! Pardon ? Oui oui la part de tortilla est de taille normale. Autre chose ? Oui je demande à la cuisine s'il y a du soja dans les croquetas et je vous tiens au courant. Bon appétit.

Si j'ai un resto un jour, je veux écrire en gros au-dessus du pastis : « Tout enfant non surveillé sera vendu comme esclave ». Et « supplément de 10 € pour tout comportement jugé irritable ». Comme ça les gens seront prévenus. Mais là, la politique de la maison est plutôt le classique « l'urgent est fait, l'impossible est en cours ; pour les miracles, prévoir un délai », qui revient à dire qu'on doit se mettre en quatre pour les clients. Eh bien oui Guenièvre, nous payons une prestation, c'est notre droit de faire la gueule si on n'est pas satisfaits !

J'en reviens donc à mes moutons, qui en reviennent à peine : « c'est succulent ! » Ben tu m'étonnes, au prix où tu le payes ton gramme de jambon... Et les monstres ? Daphné a fini sa salade russe, étalée sur la chaise de son frère, et Ryan s'adonne à la peinture au doigt avec le ketchup. Un poil ébranlée (on est en plein rush et mon salaire est deux fois plus dérisoire qu'en France), je récupère mes compétences en communication et gestion de crise et colle un sourire enjoué sur mon visage. "Vous êtes allés au parc Guëll ? C'est super avec les enfants, prenez le bus local, c'est moins cher et il vous laisse en haut de la côte".

Madame écoute à peine, toute occupée qu'elle est à essuyer la bouche de Lola et les doigts de Ryan. Monsieur remercie chaudement ces bons conseils et demande l'addition en susurrant que l'andouille était un peu sèche et les patatas un peu froides, mais bon. Je regarde le plat qui a été consciencieusement nettoyé. Peut-être bien qu'ils veulent ma peau ?! J'apporte la petite note en gratifiant son payeur de mon plus beau sourire. Qu'ils s'arrachent et qu'on en finisse !
Mais Maurice ne l'entend pas ainsi et décide de pousser un peu le bouchon: il me rappelle du doigt et souligne que la crème brûlée est affichée sur le menu à 5,50 € et facturée à 5,80 €. Alors ça, c'est la cerise sur le gâteau, le pompon sur la Garonne ! Il va me falloir 10 minutes pour trouver le manager et modifier l'addition qui a été imprimée, tout ça pour 30 malheureux centimes ! Et mes tables qui attendent... Pourquoi faut-il toujours que les Français fassent tout un cirque pour des cacahuètes ?!

Moi, serveuse diplômée : et le pourboire, crevard ?!
Ils relatent donc leur infortune au manager qui me regarde d'un air inquisiteur. Catalan pure souche, il n'est pas friand de discussions avec mes compatriotes monolingues, et je sens que je vais avoir à me justifier fait par fait à la fin du service. Eux ils s'en foutent, ils seront au parc Guëll sur mes conseils ! Pendant qu'ils règlent, je commence à éponger le souk qui règne sur, sous et autour de la table. Ca me permet de regarder ailleurs quand ils vont laisser le pourboire. Parce qu'ils vont laisser un pourboire hein ?!

Mais qu'est-ce que tu croyais ma pauvre fille ? Qu'ils allaient te laisser 2 euros, un tiers de ton salaire horaire ?! NAÏVE !!!

L'aigreur, c'est communicatif : à ce prix-là, je vais peut-être commencer à faire la gueule. Je ne serai pas payée moins cher...

DELPHINE MONNIER (La Plaine sur Mer, 44)