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Lettre ouverte à Eric Zemmour, monsieur Macho FigaroExtrait du nouveau livre d'Emmanuelle de Boysson, "Femmes : les grands rendez-vous de votre vie", cette lettre ouverte à Eric Zemmour du Figaro, qui dans son essai "Le premier sexe" regrette tant que les hommes ne soient plus ce qu'ils furent. Et pan : le voilà (gentiment) rhabillé pour l'hiver !
Emmanuelle de Boysson répond à Eric Zemmour, qui se montre très à cheval sur... la virilité
Cher polémiste,
J'apprécie beaucoup le journaliste brillant et fort sympathique que vous êtes et je garde un excellent souvenir de notre rencontre à une signature au lycée Saint-Louis-de-Gonzague. J'aime votre plume, votre sens de la répartie, de l'analyse subtile et étayée ; je ne résiste pas à votre élégance souriante, à votre allure de chroniqueur libéral et libéré. En revanche, votre analyse de la société contemporaine ayant viré au « tout féminin » me chiffonne. Comme vous, je ne suis ni psychanalyste, ni sociologue, ni philosophe (même du café du commerce !), rien qu'une écrivaine (mot employé exprès, même si je ne l'aime pas) et de surcroît, ô faute impardonnable à vos yeux !, journaliste à Marie Claire ! Je ne suis pas un homme, bien que mon prénom soit ambivalent. Et je suis d'accord avec vous quand vous dites : « Il n'y a plus que des êtres humains égaux, forcément égaux ». Vous conviendrez avec moi que s'ils sont égaux, ils n'en restent pas moins différents, non « interchangeables ». D'après vous, quelles sont les vertus propres aux femmes dont les hommes seraient privés ? Vous nous reprochez de proclamer « la supériorité » des « valeurs » féminines, de la douceur sur la force, du dialogue sur l'autorité, de la paix sur la guerre, de l'écoute sur l'ordre, la tolérance sur la violence, de la précaution sur le risque. Ces valeurs ne sont en soi ni féminines, ni masculines, mais tout simplement universelles, espérons-le en tout cas. Elles attestent une évolution des mentalités qui ne prend en compte aucune ségrégation, aucun partage des eaux. C'est sans doute la raison pour laquelle les hommes ne s'y opposent pas, bien au contraire, ils les défendent, les approuvent, se reconnaissent en elles. Personne ne les oblige à « révéler "la féminité" qui est en eux ». Ils ne deviennent pas « une femme comme les autres ». Ils s'humanisent, sortent de leurs cavernes, rendent les armes, non par soumission, mais soulagés de ne plus avoir à aller à la guerre, de ne plus avoir à commander, à tout porter, par devoir, par honneur et j'en passe. Prenons l'exemple des jeunes pères. Ils ont, autant que pour les générations passées, le désir de faire de leurs enfants des êtres libres et responsables. Il est vrai que les méthodes ont changé. Aujourd'hui, ils ne voient pas la nécessité d'imposer leurs conceptions par la force ou par une philosophie de la vie directement héritée de la fameuse profession de foi de Kipling : si tu peux voir un jour détruit l'ouvrage de tes mains… en un mot supporter de tout perdre, d'être humilié, détruit, sans montrer ta peine ni tes sentiments, rester de marbre et donc dur et glacial… tu seras un homme mon fils ! Cette idée d'éducation est heureusement passée de mode et convenons que cette absence de rigueur au profit d'une plus grande compréhension et d'un dialogue vraiment fécond n'a pas fait des jeunes hommes de 20 ans des femmelettes. Nombre des amis de mon âge ne gardent pas un souvenir ému de l'image que leur père aimait à montrer ; ils se plaignent d'une présence lointaine, austère qui, loin de les structurer, les a plutôt déstabilisés. Il ne s'agit là que d'un exemple parmi mille autres qui reflète la volonté de nos contemporains de mieux profiter de la vie et surtout de ne pas déprécier les rapports qu'ils entretiennent avec les autres en général et leurs enfants en particulier. Sans doute les hommes d'aujourd'hui ont-ils plus que ceux d'hier conscience que, malgré l'allongement de l'espérance de vie, le temps dont ils disposent est bref, compté et qu'il faut miser sur la douceur, la compréhension, la compassion, le partage…
Qu'entendez-vous par « virilité » ?
Serait-ce cette vertu propre aux hommes de guerre, aux Don Juan de pacotille aussi ridicules que pitoyables, aux hommes d'État autoritaires, aux chefs d'équipe, entraîneurs et autres meneurs d'hommes ? Jacques Lacan est-il viril quand il affirme : « La femme est un homme à qui il manque quelque chose » ? La femme n'est pas davantage un homme qui s'ignore ou une pauvre créature qui regrette de ne pas être membrée et aspire toute sa vie à être comblée par une excroissance dont la nature la prive. Je crains parfois que vous réduisiez l'homme à sa braguette ; il est bien davantage. Sans pour autant être moindre, affaibli, presque en voie de disparition. La virilité n'est pas qu'une affaire d'hommes ! Toutes les femmes vous le confirmeront : elles voient en cette qualité une manière d'être plus qu'un attribut. « Viril » est un mot qui englobe bien des qualités : le courage dans la responsabilité, la volonté dans la ténacité, la dignité à l'épreuve du temps. C'est, en somme, être Homme. L'heureux temps des machos que vous regrettez tant, vous ne le trouverez guère encore que dans certains pays d'Amérique du Sud, héritiers d'une conception du mâle très espagnole, aujourd'hui d'ailleurs disparue de la Péninsule et qui tend à s'atténuer sous l'influence de la très virile civilisation américaine ; vous la trouverez dans certaines banlieues ghettos qui cherchent malhabilement leurs racines dans une histoire qui n'existe plus : nombre d'émigrés de la deuxième ou troisième génération cultivent une idée fausse sur ce qu'est réellement le Maghreb, sur ce qu'est réellement la place de la femme dans le Coran. Et soudain, je me dis que ce que vous entendez par viril n'est rien d'autre que d'être « un dur ». Dans ce cas-là, pour pousser la logique à son comble, il serait possible de dresser une petite liste de ce que vous croyez être un « homme » : MM. Le Pen, Göring, Staline, Franco, Pinochet – version hard –, ou Churchill, Roosevelt, de Gaulle, Jaurès…– version soft. Dans tous les cas, vous trouverez toujours quelqu'un pour les prendre en exemple, se référer à eux comme aux seuls modèles possibles, les autres étant « des lopettes », cela va de soi. Toutes mes amies vous le diront : pour elles, un homme, un vrai, ce n'est pas un baraqué tatoué, grossier, dictateur, mal rasé, mal dégrossi, mal lavé, un plouc en somme, mais bien plutôt celui qu'on n'a jamais envie de tromper parce qu'il ne ressemble pas à son père, parce qu'il écoute sans que ça lui coûte, parce qu'il câline au lieu de besogner. Le « métrosexuel » dont vous parlez est en effet un homme, non pas sentimental au sens premier, mais qui n'a pas honte de ses sentiments, qualificatifs en aucun cas réservés à la gent féminine puisque nous savons depuis Valéry Giscard d'Estaing qu'il est hasardeux de croire que certains ont le monopole du cœur. Je crains parfois que vous rêviez d'un monde où les hommes n'aiment pas les femmes, en tout cas pas comme elles aiment être aimées. Et si notre époque connaît un surcroît de divorce, ce n'est pas tant parce que les hommes se sont féminisés que parce que, au sein du couple, chacun se regarde le nombril et se lasse à la première difficulté. Gardons-nous des généralisations. Il est déjà fort épineux de discerner des tendances. Oui, vous avez raison, certains hommes sont « épilés, soignés, doux ». Certains hommes semblent manquer d'aplomb ou de détermination, mais pas tous. J'en connais ! Je serais même ravie de vous en présenter quelques-uns. Et cette nouvelle façon de se donner à voir ne dessert que ceux qui ne s'y reconnaissent pas. Libre à vous d'être hirsute, barbu en diable, crotté, mal étrillé et de trouver compagne néandertalienne pour vous comprendre et vous apprécier. Rien ne vous oblige à être fréquentable dans la mesure où vous ne vous plaindrez pas d'être seul. Le mâle qui sent la sueur, contrairement à la légende, n'excite pas en nous je ne sais quel instinct enfoui de copuler avec la brute, de nous rouler sur le fauve, mais plutôt de l'engager à aller se doucher. La question est plutôt de savoir pourquoi en effet certains d'entre eux ont choisi de participer à la vie du ménage. Nous pourrions même en sourire : ils font la vaisselle parce qu'il y a des lave-vaisselle. Ils s'occupent des enfants parce que les gardes partagées leur cassent les pieds. Ils font la cuisine parce qu'ils en ont assez des plats industriels. Ils font du sport pour ne pas avoir l'air d'une méduse au boulot… Ils prennent soin d'eux en faisant mine de s'occuper de nous. Ils y gagnent en sécurité ce que nous y gagnons en confort de vie. Mais je plaisante. Car la plupart d'entre eux ont bien décidé d'eux-mêmes de donner de leur temps et de leur énergie à alléger le quotidien de leurs femmes. Et ils le font sans ostentation, avec naturel, comme si cela était tout à fait normal. Croyez-en mon expérience : les femmes ne cherchent pas « un homme qui leur ressemble », un homme copine de cœur, mais un homme à qui parler, qui les voit, qui ait envie de plaire, ne serait-ce que pour fuir l'habitude, le train-train. Un de ceux qui savent séduire en dynamisant. Quant au tout-féminin, à l'abolition des frontières homme-femme, à la société du désordre, à la féminisation des hommes, revenons-en… Il me semble que loin de s'homogénéiser, la société fait apparaître des différences de plus en plus criantes : entre les ethnies, entre les classes sociales, entre les régions, entre les hommes et les femmes, les jeunes et les vieux, les travailleurs et les sans-emploi, les riches et les pauvres…
Laurence Parisot, patronne... Elle, oui, mais les autres ?
Partout, on revendique sa différence, son identité réelle, sans se douter un seul instant que cette manie très française d'opposer les groupes finit par être des plus préjudiciable. Ne sommes-nous pas le seul pays à traiter par exemple le chômage par tranches d'âges : les moins de 25 ans, les plus de 55 ans… sans jamais penser à une politique globale de l'emploi ? Les Français aiment s'opposer pour mieux en appeler au rassemblement, se contrarier pour mieux souligner leurs exceptions. Et en ce sens, vous êtes très français. Les citadins, loin de se ressembler, s'isolent, chacun cultivant son jardin, chacun protégeant son pré carré. Question de survie ! Prenons les secteurs de notre société. Celle-ci est-elle si féminisée que vous le dites ? En politique, la féminisation est loin d'atteindre les espoirs escomptés. Ni dans l'industrie ni dans les secteurs clés du tertiaire les femmes n'ont le pouvoir, même si certaines apparences sont trompeuses telles que la présidente du Medef ou celle de la SNCF. À compétence égale, la majeure partie des femmes plafonnent à des salaires inférieurs d'au moins 20 % à ceux des hommes. Cette attitude est-elle digne de nos sociétés dites « modernes », sinon « postmodernes » ? Faudrait-il régresser encore ? Laisser un pan de plus de la population à la traîne ? L'avenir prouvera le contraire. La dynamique est irréversible quoi qu'en pensent les nostalgiques des temps patriarcaux. Est-ce à dire que nous entrons dans une ère matriarcale ? J'en doute fort. Je suis convaincue qu'au contraire, les hommes et les femmes ont tout à gagner à travailler et à vivre ensemble !
Emmanuelle de Boysson (extrait de "Femmes : les grands rendez-vous de votre vie" - Presses de la Renaissance) Photo de L. Parisot © F. Mori / AP Sipa
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