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Interview : Stéphane Audeguy, écrivain discret, prix des Deux Magots avec 'Fils unique'

Il vient de décrocher ce qui est considéré comme le prix littéraire de l'originalité. Pour 'Votre Journal', Emmanuelle de Boysson est donc allée interviewer Stéphane Audeguy, entre le raout des Deux Magots et le déjeuner chez Allard...



S. Audeguy © C. Hélie
S. Audeguy © C. Hélie
Dans la liste des distinctions littéraires parisiennes, le prix des Deux Magots est à part. D’abord parce qu’il est décerné par des écrivains indépendants, épris d’originalité, ensuite parce que le lauréat appartient, la plupart du temps, à un champ que les autres jurys dédaignent : un livre hors des sentiers battus qui traite d’un sujet peu conventionnel. Pour s’en convaincre, il suffit de citer le lauréat du premier prix décerné en 1933 à Raymond Queneau pour Le Chiendent, ou L’Europe buissonnière de Blondin en 1950, Histoire d’Ô de Pauline Réage en 1955, et plus récemment, L’été meurtrier de Sébastien Japrisot en 1978. Présidé par Jean-Paul Caracalla, le jury compte parmi ses membres Jean Chalon, Adrien Goetz, Marie-Laure Delorme, Marc Lambron, Gilles Lapouge, Eric Neuhoff, Eric Olivier et Jean-Marie Rouart.
Le 30 janvier 2007, le prix a été décerné à Stéphane Audeguy, pour son roman Fils unique, publié chez Gallimard. Les mémoires truculentes du frère de Jean-Jacques Rousseau, François, le fils aîné, gommé de ses Confessions par son célèbre cadet. François est l’exact contraire de son frère, jouisseur et libertin. Au cours du déjeuner qui suivit la remise du prix, chez Allard, je me suis glissée sur la banquette du lauréat en compagnie de Pierre Vavasseur, du Parisien et de Marie-Christine Imbault, de Livres Hebdo , afin d’interviewer ce charmant garçon de 42 ans.

Interview : Stéphane Audeguy, écrivain discret, prix des Deux Magots avec 'Fils unique'
Votre Journal : Que ressentez-vous ?
Stéphane Audeguy : Je ne m’attendais pas à recevoir ce prix. J’étais très heureux d’être dans la sélection. Queneau, le premier lauréat, m’a beaucoup marqué, même si je me sens très éloigné de lui désormais, par ce qu'il se faisait une haute idée de la littérature. Ses livres ne ressemblent guère à ceux des autres. Je n’ai pas l’habitude de faire partie de l’actualité littéraire, d’être sur le devant de la scène, mais je suis ravi de ce prix. J’enseigne l’histoire du cinéma à Boulogne Billancourt dans un BTS, le reste du temps, j'écris des romans, et cela me convient parfaitement.
V.J. : Qu’entendez-vous par « une haute idée de la littérature » ?
S.A. : Il s’agit de ne pas renoncer aux exigences philosophiques de la fiction, comme c’est le cas pour Voltaire, pour Diderot, pour Rousseau. La philosophie ? Au XVIIIe siècle, elle est d’abord un refus de l’esprit de système, une exaltation des plaisirs terrestres où se mêlent sensualité et érotisme. Mon livre est d’abord, je l'espère, une promenade, une rêverie, une méditation, pour reprendre des termes chers à Jean-Jacques Rousseau. Le XVIIIe invente en quelque sorte une nouvelle manière de penser la personne dans son individualité, sa condition, son statut. En ce sens, mon livre est rousseauiste. Cela ne signifie pas que je renonce pour autant aux plaisirs d'une intrigue picaresque. J’ai aimé raconter des histoires sur le XVIIIe siècle, sans pour autant écrire un roman historique.
V.J. : Pourquoi donner la parole au frère de Rousseau ?
S.A. : Ceux qui ont lu Les Confessions ne se souviennent pas que Jean-Jacques ait eu un frère. Et pourtant, il en parle astucieusement, par allusion. Il écrit : « Mon frère disparut à Coblence. On n’a plus eu de ces nouvelles depuis ce temps-là, et voilà comment je suis demeuré fils unique. » Le titre de mon roman vient de là. Cet escamotage me paraît tout à fait significatif.
V.J. : Que représente Rousseau pour vous ?
S.A. : Il est un des pères de l’individualisme, un être génial mais centripète, narcissique, paranoïaque à l'occasion. Il est un des premiers à penser que le récit des vicissitudes de sa vie est à raconter en privilégiant son ego. Il invente une nouvelle manière de parler de soi, et par là même, il est le premier roi de l’autofiction. Les Confessions sont écrites en quelque sorte à hauteur d’homme, sans jamais négliger les contradictions. D’après moi, Gide et Angot s’inscrivent dans cette tradition. Rousseau nous agace car il nous ressemble, il se croit unique. Il a raison, nous le sommes tous.
V.J. : Quels sont vos projets ?
S.A. : Je prépare un roman où il sera question de marche à pied, de toutes sortes de diasporas et de mondialisations.

Emmanuelle de Boysson

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