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Guatémala : les filles oubliées des Mayas
Féminicide, viol, violence conjugale, harcèlement sexuel… Les femmes du Guatemala sont victimes au quotidien de leur statut de sexe dit faible. Dans ce petit pays d’Amérique centrale toujours marqué par les stigmates d’une guerre civile, les descendantes des Mayas gardent cependant la tête haute. Texte et photos de Vanessa Herzet.
Mardi matin, jour de marché à Solola, petite ville du sud-ouest du Guatemala.
La bourgade se pare d’étals saturés de légumes, de fruits, de tissus et de remèdes naturels.
À travers la foule des marchands et des acheteurs qui se pressent dans des rues devenues trop étroites, le regard est happé, hypnotisé par un phénomène fascinant pour l’observateur occidental : un florilège de couleurs plus chatoyantes les unes que les autres.
Ces étoffes multicolores qui se meuvent avec grâce et dont les motifs varient selon les régions (fleurs, oiseaux, dessins géométriques…), ce sont les hüipils, sortes de chemises traditionnelles portées par les Indiennes.
Elles s’appellent María, Verónica, Catarína… Petites par la taille, grandes par l’élégance, ces filles des Mayas aux prénoms hispaniques arborent avec fierté leurs vêtements minutieusement tissés à la main, dont certains sont de petites œuvres d’art ayant nécessité plusieurs mois de travail.
Mercredi matin, jour de marché à Almolonga, petit village niché au cœur d’une vallée étroite du département de Quetzaltenango. Pour les touristes, le Guatemala, c’est d’abord le pays des marchés achalandés et pittoresques, des cités mayas grignotées par la jungle, des verts quetzals, oiseaux en voie de disparition, des somptueux paysages volcaniques et des paysans mastiquant des tortillas de maïs avec leurs dents bordées d’or. Pour les indigènes, la réalité est moins enchanteresse, surtout quand on naît fille…
Toujours en action, les femmes négocient, tissent, lessivent et portent les marchandises sous de velléitaires regards masculins. Partout leurs hüipils ouvragés narguent les t-shirts et autres jeans informes des hommes, comme une ultime marque de résistance face à l’influence américaine. Et ce n’est pas l’omniprésence des églises évangéliques pullulant dans le moindre village qui favorise la sauvegarde des traditions autochtones. Opposés à la cohabitation des croyances chrétiennes et mayas, les pasteurs incitent en effet les Indiennes à abandonner tout signe d’allégeance à leurs coutumes ancestrales.
Gardiennes de la culture pagano-chrétienne, les femmes représentent, ici peut-être davantage qu’ailleurs, l’âme authentique d’un pays meurtri. En 1996, au terme de 36 années de guerre civile entre la guérilla de gauche et le gouvernement, le bilan humain glaçait le sang : 200 000 morts et disparus, soit 40 fois plus que sous la dictature de Pinochet au Chili. Pourtant, qui peut citer le nom d’un des criminels de guerre guatémaltèques ?
Par ailleurs, il a été établi que 90 % des exactions et tueries furent commis par des militaires. Or dans un pays où l’armée reste très influente et où règnent la corruption et le népotisme, il n’est guère étonnant qu’aucun haut-officier ne se trouve aujourd’hui en prison.
Sans surprise, les villageoises furent les premières victimes du conflit, le viol ayant été utilisé comme arme de dévastation massive dans une guerre reconnue comme génocide par la communauté internationale. Malgré les accords de paix signés en 1996, l’insécurité ne cesse de croître dans cette nation en reconstruction, l’une des plus violentes du continent américain. Et de nos jours, c’est dans une indifférence généralisée que se perpètre un véritable féminicide.
Une femme qui meurt simplement parce qu’elle est femme ? Toujours un meurtre de trop. Mais la comparaison des chiffres donne le tournis. Si la ville mexicaine de Ciudad Juárez, avec ses 900 mortes et disparues de 1993 à 2004, est bien la tristement célèbre capitale mondiale du féminicide, alors le Guatemala en est le royaume. D’après les statistiques officielles (sans doute bien en-deçà de la réalité), 1 188 femmes y ont été assassinées entre 2001 et 2004. Rien qu’en 2005, 642 femmes sont décédées de mort violente, criblées de balles, poignardées ou lapidées, souvent après avoir été violées et mutilées. Motif : coupables d’être nées mujeres. La majorité des victimes a moins de trente ans et est issue des classes urbaines défavorisées d’origine indienne ou métisse. Enquêtes bâclées, silence du gouvernement, et pire, culpabilisation des femmes de la part des autorités, tout concourt à garantir l’impunité des assassins.
Pour les filles des Mayas, l’espoir véritable passera nécessairement par des signes forts : la condamnation par la communauté internationale du féminicide, l’intransigeance envers les violences de tous types et la reconnaissance politique du rôle de toutes ces doñas qui, à l’image de leurs hüipils bigarrés, tissent les complexes fondements de la société guatémaltèque et la tiennent à bout de bras, le cœur toujours tourné vers les dieux de leurs ancêtres.
Paradoxal pays, où les couleurs et les sourires côtoient la violence et les armes. Paradoxal pays, où la communauté amérindienne représente plus des deux tiers de la population, mais où l’élite, héritière des conquistadors espagnols, est blanche et minoritaire (2 %). Paradoxal pays, où nul n’est prophète. Ainsi, Rigoberta Menchú Tum, issue d’une famille pauvre de l’ethnie Quiché, Prix Nobel de la Paix en 1992 pour son action en faveur de la justice sociale et le respect des droits des indigènes, entendue et admirée à l’étranger, a pourtant remporté moins de 3 % aux dernières élections présidentielles avec son parti de gauche Encuentro Por Guatemala… Pays paradoxal.
La crise socio-économique frappe en premier lieu les populations rurales, livrant les Indiennes à la précarité, au machisme et à la violence. Telle est la société guatémaltèque, à la fois foisonnante et cruelle, envoûtante et terrifiante.
Comme l’expliquait Rigoberta Menchú dans son discours face au comité du Nobel de la Paix le 10 décembre 1992, « la justice sociale n’est pas la moindre des caractéristiques d’une démocratie. Cela demande une solution aux statistiques effrayantes de la mortalité infantile, de la malnutrition, du manque d’éducation, de l’analphabétisme, des salaires insuffisants pour survivre. Ces problèmes ont un impact croissant et douloureux sur la population guatémaltèque et ne sont pas porteurs d’espoir. L’une des caractéristiques de la société actuelle est le rôle des femmes, bien que l’émancipation féminine n’ait jusqu’à présent pas été complètement achevée dans aucun pays à travers le monde. Le développement historique au Guatemala reflète désormais le besoin et l’irréversibilité de la contribution active des femmes dans la configuration du nouvel ordre social guatémaltèque dont, je le crois humblement, les Indiennes sont déjà un témoignage évident.»
Si la contribution active des femmes guatémaltèques est indéniable, le nouvel ordre social souhaité par Rigoberta Menchú est encore loin d’être instauré. Pour les Indiennes, le mariage est toujours synonyme de soumission, voire de régression pour celles qui ont reçu une certaine éducation. « Je ne veux pas me marier trop vite comme beaucoup de filles, car je veux retourner dans mon village après mes études pour l’aider à se développer », explique Modesta, 18 ans, étudiante en environnement et tourisme issue de l’ethnie Queqchi. « Si je ne restais pas célibataire, poursuit-elle, je ne pourrais pas réaliser mes projets. »
Toutefois, la scolarisation n’apparaît pas comme une solution suffisante afin d’établir un ordre social juste, dans lequel les femmes indiennes ne seraient plus des proies faciles. D’abord, le mariage vient souvent sonner le glas de la relative indépendance acquise à l’école. Ensuite, bien que la plupart des fillettes indigènes fréquentent désormais l’école primaire, force est de constater que leur proportion s’amenuise dans le secondaire, a fortiori dans le supérieur. Les filières dans lesquelles elles sont cantonnées s’avèrent restreintes et peu considérées. De plus, les programmes d’éducation bilingues (langue indigène et espagnol) et interculturels manquent, de même que l’argent qui part dans les poches des dirigeants.
Texte et photos : VANESSA HERZET
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