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Mercredi 8 Février 2012
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Entrez dans la danse !

La jeune anglaise Sarah Waters publie son quatrième roman. Pour la première fois, elle délaisse son terrain de jeu favori, les alcôves sulfureuses du XIXè siècle, pour ancrer une intrigue multiple dans les nuits dangereuses des années de blitz. Marie Donzel, stylo et appareil photo en mains, nous livre son regard sur ces nuits...



Le roman-photo de la donzelle
Le roman-photo de la donzelle
Depuis une lucarne de sa mansarde, une femme en habit d’homme observe le défilé des dos cassés par la guerre que des corps abîmés viennent remettre entre les mains de son logeur, un kinésithérapeute affairé. Cette femme, c’est Kay. Et justement, elle regarde sortir de l’immeuble le frêle Duncan, un ancien prisonnier qui n’est autre que le jeune frère de la douce Viv, une collègue de l’énigmatique Helen, compagne malheureuse de la désinvolte Julia, mais qui semble avoir bien connu Kay autrefois.

On dirait une partie de dominos. Ou alors un vaudevillesque jeu de pistes aux accents saphiques dans un Londres défiguré par le méchant carnage de 39-45. En réalité, si le dernier roman de Sarah Waters, "Ronde de Nuit", doit être comparé à quelque jeu cruel, il s’agirait plutôt d’un puzzle aux pièces éparpillées par les bombes. Au cœur des années 1940, chaque être, défait en soi et arraché aux siens, y poursuit à l’aveugle un erratique chemin, dans l’espoir à peine décent de redonner un sens à sa survie.

Gamète femelle © Marie Donzel
Gamète femelle © Marie Donzel
C’est d’abord l’étrange Kay, sur laquelle les passants de 1947 jettent un regard inquiet et peut-être légèrement rogue. Elle a consacré ses années de guerre à ramasser les débris humains pulvérisés par le blitz : cheveux ras et pantalon d’infirmier, plongée dans la poussière âcre des bâtiments canardés, progressant dans les flammes incendiaires contre l’avis des îlotiers, elle a dégagé les jambes imbriquées dans la pierre des maisons cassées, recollé les morceaux éclatés des membres soufflés par l’explosif, épongé les visages en sang sans reconnaître au premier regard que certains étaient, du reste de leur corps, déjà décrochés. Mais en pleine guerre, l’ambulancière a aussi sauvé la vie de quelques clandestines avortées, parmi lesquelles une inconnue terrorisée à qui elle a abandonné son alliance pour la sauver du déshonneur d’en être là, sans avoir jamais été mariée. Et pendant ce temps, pendant le feu, pendant le sang, une femme au charme rancunier dérobait à Kay sa fiancée…

Mais ce n’est pas Kay qui ira chercher à se consoler chez Helen et Vivien, anciennes dactylos de l’administration du ravitaillement reconverties en marieuses accréditées des veuves esseulées et des soldats délaissés. Dans leur matrimoniale officine, cour des miracles des fantasmes excités par le manque, personne ne doit deviner que les vies personnelles de ces deux expertes sont de vrais champs de bataille que la vanité de leurs partenaires a dévastés. L’une contemplant avec désarroi la déliquescence annoncée de sa romance avec une écrivaine à succès. L’autre étant suspendue depuis des années à la promesse inconséquente que lui fait son amant, d’un jour, sa fidèle épouse lui préférer.

Et dans le roman de Waters, il reste encore à découvrir les secrets du détenu Duncan, de son compagnon de cellule Fraser et de Mundy, leur maton illuminé. Et aussi, le passé de la sulfureuse Julia, visiteuse de demeures abandonnées, auteure de suspenses policiers et séductrice invétérée. Et l’on gagnera encore à faire la connaissance de Mickey, l’ambulancière tribade devenue mécanicienne et dont la bonne humeur enjouée cache sans doute aussi sa part de tristesse inconsolée. Car "Ronde de Nuit", récit entremêlé de vies croisées raconte l’histoire de chacun comme l’aventure captivante d’un roman tout entier. Et se lit comme l’habile canevas d'un livre à composer par le lecteur que bluffe la magie du tableau se faisant !

Entrez dans la danse !
Après avoir écrit trois remarquables fresques victoriennes*, intrigantes et vénéneuses, riches en complots crapuleux et en rebondissements cocasses, Sarah Waters signe là un vrai-faux roman historique d’une gravité nouvelle, bouleversante, dont on sort chaviré mais bien vivant, enivré, comme étourdi de sentiments mêlés, exactement comme quand, après avoir tourbillonné cent fois sur soi, soûl et sidéré, on sort ébahi de la ronde. De la "Ronde de nuit".

Marie Donzel

"Ronde de Nuit" de Sarah Waters (éd. Denoël)

* "Caresser le velours", "Du bout des doigts" et "Affinités" sont publiés aux éditions 10-18

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