Service littéraire d'octobre 2009
10/10/2009Actus personnelles
Ecrits et chuchotements
parus dans Service littéraire
KANT A SOI. Raphaël Enthoven et Michaël Floessel publient un Kant « vulgarisé » chez Perrin. Mieux vaut lire L’œuvre de Kant : la philosophie critique par le génial Alexis Philomenko (Vrin) ou Kant. Une Lecture des trois “Critiques”, de Luc Ferry, chez Grasset. Pour les néophytes, offrez-vous les cours extraordinaires de clarté de Ferry enregistrés chez Frémeaux et associés sur Kant, Heidegger ou Nietzsche, ils donnent une vision d’ensemble de l’histoire des idées.
DELICATESSEN. A ce jour, dixit Pivot, Marie Ndiaye serait pressentie au Goncourt, comme une Morteau enjolive une plâtrée de choux. Quant à Foenkinos, spécialiste du pâté en croûte, les jurés Médicis et Renaudot l’envisagent comme un possible plat de côtes.
ARAGONITE AIGUE. On ne compte plus le nombre de chroniqueurs qui usent et abusent de superlatifs et n’en finissent pas de qualifier les romans de « chefs-d’œuvre absolus ». En son temps, Aragon estima que la constitution des soviets égalait Shakespeare, les chroniqueurs ont un peu trop tendance à imiter le vieux stalinien et son excès d’hyperbole. Apprenons à ne plus être à la botte.
CRACHOTIS ET TOUSSOTEMENTS. « Rien n’indispose un écrivain comme cette tension permanente, ces cris et chuchotements qui lui sont rapportés de toutes parts », prétend Assouline. L’époque étant au masque, protégez-vous de ces vérités qui flottent et contaminent. On ne se déplacera bientôt plus qu’en scaphandre !
WRARTH TE FAIRE VOIR. Une certaine Lise-Marie Jaillant, jeune auteureuh de nouvelles, exilée à Londres, se défoule sur son blog : Wrath : survivre dans le monde hostile de l’édition. Léo Scheer lui intente un procès pour diffamation car ladite hyène rieuse le traîne dans la boue. Privilège de l’exil.
BON SANG NE SAURAIT MENTIR. S’inspirant des notes manuscrites de son grand-oncle et avec l’aide d’un historien, Dacre Stoker a osé écrire une suite à l’œuvre de son célèbre grand-oncle, l’inventeur de Dracula. L’Immortel sort dans 41 pays, en France, chez Michel Lafon. Si ce n’est pas avoir les canines longues ! Ou la dent creuse ?
PARFUMS DE SCANDALES. Claire Julliard a eu l’excellente idée de rassembler un petit brûlot de coups bas, plagiats, bourdes et canulars de la planète littéraire. Scandales littéraires, (Librio), pour trois euros : c’est donné !
A LA SOUPE ! A propos de son éventuelle candidature au siège de Cousteau à l’Académie, Kersauson a dit à Ruquier : « Je ne vais pas lécher le cul de ces vieux croûtons, j’aurais l’impression d’être dans une soupe de poisson ».
Emmanuelle de Boysson
DELICATESSEN. A ce jour, dixit Pivot, Marie Ndiaye serait pressentie au Goncourt, comme une Morteau enjolive une plâtrée de choux. Quant à Foenkinos, spécialiste du pâté en croûte, les jurés Médicis et Renaudot l’envisagent comme un possible plat de côtes.
ARAGONITE AIGUE. On ne compte plus le nombre de chroniqueurs qui usent et abusent de superlatifs et n’en finissent pas de qualifier les romans de « chefs-d’œuvre absolus ». En son temps, Aragon estima que la constitution des soviets égalait Shakespeare, les chroniqueurs ont un peu trop tendance à imiter le vieux stalinien et son excès d’hyperbole. Apprenons à ne plus être à la botte.
CRACHOTIS ET TOUSSOTEMENTS. « Rien n’indispose un écrivain comme cette tension permanente, ces cris et chuchotements qui lui sont rapportés de toutes parts », prétend Assouline. L’époque étant au masque, protégez-vous de ces vérités qui flottent et contaminent. On ne se déplacera bientôt plus qu’en scaphandre !
WRARTH TE FAIRE VOIR. Une certaine Lise-Marie Jaillant, jeune auteureuh de nouvelles, exilée à Londres, se défoule sur son blog : Wrath : survivre dans le monde hostile de l’édition. Léo Scheer lui intente un procès pour diffamation car ladite hyène rieuse le traîne dans la boue. Privilège de l’exil.
BON SANG NE SAURAIT MENTIR. S’inspirant des notes manuscrites de son grand-oncle et avec l’aide d’un historien, Dacre Stoker a osé écrire une suite à l’œuvre de son célèbre grand-oncle, l’inventeur de Dracula. L’Immortel sort dans 41 pays, en France, chez Michel Lafon. Si ce n’est pas avoir les canines longues ! Ou la dent creuse ?
PARFUMS DE SCANDALES. Claire Julliard a eu l’excellente idée de rassembler un petit brûlot de coups bas, plagiats, bourdes et canulars de la planète littéraire. Scandales littéraires, (Librio), pour trois euros : c’est donné !
A LA SOUPE ! A propos de son éventuelle candidature au siège de Cousteau à l’Académie, Kersauson a dit à Ruquier : « Je ne vais pas lécher le cul de ces vieux croûtons, j’aurais l’impression d’être dans une soupe de poisson ».
Emmanuelle de Boysson
Actus personnelles
Intégralité d’un entretien avec Anthony Palou et E2B paru le 17 octobre dans « Service littéraire », le mensuel de l’actualité littéraire, dont le rédacteur en chef est François Cérésa, abonnement : 24 rue Martignac 75007, 35 euros pour douze numéros. .
Rencontre avec Jean Dutourd
Emmanuelle de Boysson et Anthony Palou
L’Académicien, Jean Dutourd, habite dans un grand appartement, rue Guénégaud, notre entretien a lieu dans sa bibliothèque, là où il écrit tous les matins. Sur son bureau, la dernière édition d’Au Bon Beurre (L’école des Loisirs) avec, sur la couverture, une caricature d’Hitler, portant des sacs de poireaux. Jean Dutourd est un éternel résistant qui n’a rien perdu de son humour corrosif et de son esprit de contradiction. Après Leporello (2006), La grenade et le suppositoire - ses chroniques parues dans France Soir (2007) (Plon), Flammarion vient de publier, La chose écrite, près de deux cents chroniques littéraires et textes extraits de «Contre les dégoûts de la vie » et de « Domaine public ».
E2B. et A. P : En 1985, chez Plon, il a publié Le mauvais esprit, des entretiens avec Jean Edern Hallier, à l’époque, vous aviez dit que Jean Edern avait un gros défaut : il ne travaillait pas assez…
Jean Dutourd : Il était trop sollicité par ce qui se passait dans le monde extérieur. Il avait un numéro qui était particulièrement agaçant : il vous téléphonait à six heures du matin pour montrer qu’il était un lève-tôt, comme si on ne s’en foutait pas. Comparé à L’Idiot international, Le Canard enchaîné, est un journal lamentable. En trente ans, la seule chose que j’y ai lu de drôle est cette phrase à propose de madame Tibéri qui s’est fait faire une mèche : « Paris vaut bien une mèche ».
Avez-vous été attaqué par Le Canard ?
J. D. : J’ai été horriblement traîné dans la boue, mais c’était assez rigolo. Je leur hérissais le poil.
Quels sont les écrivains qui vous ont particulièrement impressionnés ?
J. D. : Giono, c’était un homme charmant. Mais c’est Saint-Simon qui m’a le plus influencé. Un artiste extraordinaire. La phrase est merveilleuse, le français, bœuf bourguignon, et non pas bœuf carottes. Stendhal aussi. J’aime bien mon livre, L’âme sensible. Il est sorti au moment où il fallait tuer le père – mon père, c’était Stendhal – je me suis dit : il faut absolument en terminer avec lui. Il ne m’a plus emmerdé.
Vous êtes parti en Russie avec Aragon, pourtant, vous ne partagiez pas ses idées…
J. D. : J’ai publié un petit livre là-dessus intitulé, Les voyageurs du Tupolev. Je crois qu’il n’avait pas d’idées. Très tôt, il a senti qu’il était très doué et que ça foutait le camp dans tous les sens : il s’est mis deux boulets au pied, le boulet du PC, pour la jambe gauche, et la mère Elsa (Elsa Triolet), pour la jambe droite.
Quels souvenirs gardez-vous de Camus ?
J. D. : Camus ne faisait pas partie de la même famille d’esprit. Chez Gallimard, il avait un cagibi à côté du mien. Je le voyais toute la journée, c’était un homme charmant, mais avec lequel je n’avais aucun point. Il ne m’a pas influencé, moi, à plus forte raison, encore moins.
Quel fut votre rôle, comme conseiller littéraire chez Gallimard ?
J. D. : Mon principal travail consistait à écrire des prières d’insérer, des quatrième de couverture, pour des livres que je n’avais pas lus et dont je racontais qu’ils étaient géniaux. En 1951, j’ai publié Les fruits de Congo de Vialatte, je l’ai lu en poussant des cris d’admiration : enfin un auteur de génie ! J’étais arrivé à faire faire mon travail par les auteurs. J’avais fabriqué un petit questionnaire : donnez en deux lignes l’intrigue de votre livre, les principaux personnages, la philosophies qui en découle… Ils remplissaient ça très bien, ce qui me permettait de faire prières d’insérer à la cadence de cinquante à soixante par mois. Je me promenais dans les couloirs en sifflotant, ce qui agaçait Gaston Gallimard. C’est lui qui m’avait embauché, j’étais d’ailleurs dans les meilleurs termes avec lui. Nimier et moi, nous sommes les deux dernières toquades de Gaston. Je suis resté seize ans chez Gallimard, de 1950 à 1966. Après, je suis allé chez Flammarion où j’ai été très heureux, avec un homme charmant, Henri Flammarion, un éditeur épatant.
Au Bon Beurre est-il toujours livre à succès ?
J. D. : On en est à deux millions. Il a été réédité. Regardez la dernière édition.
Vos derniers livres ?
J. D. : Leporello, l’histoire du valet de chambre de Mozart (2007), et Journal intime d’un mort (Plon): un mort, devenu un esprit, s’amuse à aller dans son ancien appartement où sa femme vit avec son nouveau mari ; le couple part passer trois semaines à Venise. Quand le mort entend la clef, il se dit : l’éternité est un étonnante : j’ai impression qu’ils étaient partis il y a dix minutes. C’est l’anti Faust.
Bachelard fut témoin à votre mariage, quel souvenir en gardez-vous?
J. D. : A la Sorbonne, je m’embêtais énormément, un jour, j’ai vu cette espèce de prophète extraordinaire qui était sur l’estrade en beuglant comme un bœuf, j’ai été émerveillé.
Il y a 60 ans vous écriviez des poèmes Galère, vous arrive-t-il d’en écrire encore ?
J. D. : Le seul intérêt de ce truc-là, c’est que c’était de la poésie du genre Mallarmé qui m’a donné une grande virtuosité syntaxique) .
Vous avez traduit Le vieil homme et la mer, d’Hemingway et Truman Capote…
J. D. : Hemingway, ce n’était pas difficile à traduire. Pour Truman Capote, je me suis complètement laissé piéger. J’étais à New York, j’ai déjeuné avec lui et il venait de publier dans Le New Yorker, le récit d’un voyage qu’il avait fait avec la troupe de Porgy and Bess en URSS. J’avais trouvé ça crevant, très drôle. Je l’ai complimenté. Et j’ai eu l’imprudence de dire : si j’étais traducteur, je le publierai en français. Ca n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, il m’a emmerdé pendant deux ans.
Parmi les écrivains français d’aujourd’hui, y en a-t-il certains que vous admirez ?
J. D. : Patrick Besson. Modiano a du talent. Amélie Nothomb écrit de temps en temps un livre pas mal et le reste du temps, ce sont des crétineries. Le dernier m’est tombé des mains à la page 2. En revanche, Stupeur et tremblements et Acide Sulfurique, c’était très bien.
Quels écrivains verriez-vous à l’Académie ?
J. D. : François Taillandier. Van Cauwelaert, une bonne idée. Eric Neuhoff, aussi. Jean Raspail n’y est pas pour des raisons politiques, comme Jean Cau. Il n’a eu que 14 voix, il en fallait 16.
François Weyergans, est-ce une bonne recrue ?
J. D. : Je ne le connais pas. Il a été élu d’une façon bizarre, il m’a envoyé une lettre de quatre pages.
On a souvent dit de vous étiez un réactionnaire…
J. D. : Je ne suis ni réactionnaire ni progressiste. Ma devise est un peu celle de l’os à mœlle, de Pierre Dac : pour tout ce qui est contre, et contre tout ce qui est pour. Ca me dépeint assez intellectuellement. Je suis très habité par l’esprit de contradiction. Ce qui est quelquefois inutile, quelquefois nuisible.
Vous avez écrit sur Bonaparte, Le Feld-Maréchal von Bonaparte, ne pensez-vous que les politiques soient un bon sujet de roman ?
J. D. : Le héros, c’est le sous-lieutenant, pas le général.
Que pensez-vous de Sarkozy ?
J. D. : Il est plutôt sympathique. Je regrette le général de Gaulle… à part ça personne, si Pompidou, un homme très bien.
Ne trouvez-vous pas qu’on traite la langue française comme une vieille maîtresse?
J. D. : On est en pleine démolition. Il y a encore des écrivains qui écrivent en français. Vauvenargues disait : « On ne peut avoir l’âme trempée ou l’esprit un peu pénétrant sans quelques passions pour les lettres » Nous sommes dans un monde complètement matérialiste qui est le monde de la science. L’humanité a vécu dans le monde de l’esprit et de l’honneur. Je ne crois pas que la vitesse lui ai apporté le bonheur. La langue française est faite pour l’esprit, le cœur, les sentiments.
Ca vous arrive de regarder la télévision ?
J. D. : J’ai trouvé une petite série française très marrante : Faites comme chez vous. C’est vraiment l’imbécillité actuelle, très joliment peinte. L’histoire d’un immeuble en copropriété, les rapports des propriétaires. C’est dans l’esprit des Bronzés, du Père Noël est une ordure. Les Bronzés font du ski est un petit chef d’œuvre, digne de Labiche. Un professeur de ski regarde Bernard descendre à ski et lui demande : quel est ton plus grand défaut. Sa femme répond : il est très égoïste (rires).
Vous avez des souvenirs du général de Gaulle ?
J. D. : Quand j’ai écrit Les taxis de la Marne, il m’a demandé de venir le voir rue de Solferino, c’était pendant la traversée du désert. Il était enthousiaste ; j’ai vu se dresser derrière son bureau une espèce de dinosaure qui sortait de crétacé français, je me suis ; il est tout à fait à mon goût. Il m’a dit : « Dutourd, vous verrez la France dans trois cent ans ». Je me suis senti mystérieusement réconforté.
Est-ce que, le plasticage de votre appartement en 1978, vous a aidé à être élu à l’Académie ?
J. D. : Ca a fait beaucoup : ils se sont dit : ce pauvre type, il a déjà été tellement embêté. L’Académie est toujours une protection. Quand j’ai été élu, tout le monde m’a téléphoné en me disant : tu ne trouves pas que tu en fait un peu trop ?
Quels sont vos meilleurs camarades à l’Académie ?
J. D. : Il y a longtemps eu Lévi-Strauss, mais il se fait bien vieux. Druon était un ami de toujours, il était très bien, très courageux. Ce ne sont pas vraiment des copains que l’on a à l’Académie, mais plutôt des affinités intellectuelles. J’aime bien Orsenna, Rinaldi, Jean d’Ormesson, Félicien Marceau (j’avais reçu chez Gallimard un petit livre merveilleux de lui : Capri, petite île, un chef d’œuvre), Michel Mohrt, aussi.
Que lisez-vous ?
J. D. : Je viens de recevoir un livre d’Alain Paucard, sur l’art moderne. Il fait partie, comme moi du club des Ronchons dont je suis président d’honneur, ce qui me revient de droit.
Emmanuelle de Boysson et Anthony Palou
L’Académicien, Jean Dutourd, habite dans un grand appartement, rue Guénégaud, notre entretien a lieu dans sa bibliothèque, là où il écrit tous les matins. Sur son bureau, la dernière édition d’Au Bon Beurre (L’école des Loisirs) avec, sur la couverture, une caricature d’Hitler, portant des sacs de poireaux. Jean Dutourd est un éternel résistant qui n’a rien perdu de son humour corrosif et de son esprit de contradiction. Après Leporello (2006), La grenade et le suppositoire - ses chroniques parues dans France Soir (2007) (Plon), Flammarion vient de publier, La chose écrite, près de deux cents chroniques littéraires et textes extraits de «Contre les dégoûts de la vie » et de « Domaine public ».
E2B. et A. P : En 1985, chez Plon, il a publié Le mauvais esprit, des entretiens avec Jean Edern Hallier, à l’époque, vous aviez dit que Jean Edern avait un gros défaut : il ne travaillait pas assez…
Jean Dutourd : Il était trop sollicité par ce qui se passait dans le monde extérieur. Il avait un numéro qui était particulièrement agaçant : il vous téléphonait à six heures du matin pour montrer qu’il était un lève-tôt, comme si on ne s’en foutait pas. Comparé à L’Idiot international, Le Canard enchaîné, est un journal lamentable. En trente ans, la seule chose que j’y ai lu de drôle est cette phrase à propose de madame Tibéri qui s’est fait faire une mèche : « Paris vaut bien une mèche ».
Avez-vous été attaqué par Le Canard ?
J. D. : J’ai été horriblement traîné dans la boue, mais c’était assez rigolo. Je leur hérissais le poil.
Quels sont les écrivains qui vous ont particulièrement impressionnés ?
J. D. : Giono, c’était un homme charmant. Mais c’est Saint-Simon qui m’a le plus influencé. Un artiste extraordinaire. La phrase est merveilleuse, le français, bœuf bourguignon, et non pas bœuf carottes. Stendhal aussi. J’aime bien mon livre, L’âme sensible. Il est sorti au moment où il fallait tuer le père – mon père, c’était Stendhal – je me suis dit : il faut absolument en terminer avec lui. Il ne m’a plus emmerdé.
Vous êtes parti en Russie avec Aragon, pourtant, vous ne partagiez pas ses idées…
J. D. : J’ai publié un petit livre là-dessus intitulé, Les voyageurs du Tupolev. Je crois qu’il n’avait pas d’idées. Très tôt, il a senti qu’il était très doué et que ça foutait le camp dans tous les sens : il s’est mis deux boulets au pied, le boulet du PC, pour la jambe gauche, et la mère Elsa (Elsa Triolet), pour la jambe droite.
Quels souvenirs gardez-vous de Camus ?
J. D. : Camus ne faisait pas partie de la même famille d’esprit. Chez Gallimard, il avait un cagibi à côté du mien. Je le voyais toute la journée, c’était un homme charmant, mais avec lequel je n’avais aucun point. Il ne m’a pas influencé, moi, à plus forte raison, encore moins.
Quel fut votre rôle, comme conseiller littéraire chez Gallimard ?
J. D. : Mon principal travail consistait à écrire des prières d’insérer, des quatrième de couverture, pour des livres que je n’avais pas lus et dont je racontais qu’ils étaient géniaux. En 1951, j’ai publié Les fruits de Congo de Vialatte, je l’ai lu en poussant des cris d’admiration : enfin un auteur de génie ! J’étais arrivé à faire faire mon travail par les auteurs. J’avais fabriqué un petit questionnaire : donnez en deux lignes l’intrigue de votre livre, les principaux personnages, la philosophies qui en découle… Ils remplissaient ça très bien, ce qui me permettait de faire prières d’insérer à la cadence de cinquante à soixante par mois. Je me promenais dans les couloirs en sifflotant, ce qui agaçait Gaston Gallimard. C’est lui qui m’avait embauché, j’étais d’ailleurs dans les meilleurs termes avec lui. Nimier et moi, nous sommes les deux dernières toquades de Gaston. Je suis resté seize ans chez Gallimard, de 1950 à 1966. Après, je suis allé chez Flammarion où j’ai été très heureux, avec un homme charmant, Henri Flammarion, un éditeur épatant.
Au Bon Beurre est-il toujours livre à succès ?
J. D. : On en est à deux millions. Il a été réédité. Regardez la dernière édition.
Vos derniers livres ?
J. D. : Leporello, l’histoire du valet de chambre de Mozart (2007), et Journal intime d’un mort (Plon): un mort, devenu un esprit, s’amuse à aller dans son ancien appartement où sa femme vit avec son nouveau mari ; le couple part passer trois semaines à Venise. Quand le mort entend la clef, il se dit : l’éternité est un étonnante : j’ai impression qu’ils étaient partis il y a dix minutes. C’est l’anti Faust.
Bachelard fut témoin à votre mariage, quel souvenir en gardez-vous?
J. D. : A la Sorbonne, je m’embêtais énormément, un jour, j’ai vu cette espèce de prophète extraordinaire qui était sur l’estrade en beuglant comme un bœuf, j’ai été émerveillé.
Il y a 60 ans vous écriviez des poèmes Galère, vous arrive-t-il d’en écrire encore ?
J. D. : Le seul intérêt de ce truc-là, c’est que c’était de la poésie du genre Mallarmé qui m’a donné une grande virtuosité syntaxique) .
Vous avez traduit Le vieil homme et la mer, d’Hemingway et Truman Capote…
J. D. : Hemingway, ce n’était pas difficile à traduire. Pour Truman Capote, je me suis complètement laissé piéger. J’étais à New York, j’ai déjeuné avec lui et il venait de publier dans Le New Yorker, le récit d’un voyage qu’il avait fait avec la troupe de Porgy and Bess en URSS. J’avais trouvé ça crevant, très drôle. Je l’ai complimenté. Et j’ai eu l’imprudence de dire : si j’étais traducteur, je le publierai en français. Ca n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd, il m’a emmerdé pendant deux ans.
Parmi les écrivains français d’aujourd’hui, y en a-t-il certains que vous admirez ?
J. D. : Patrick Besson. Modiano a du talent. Amélie Nothomb écrit de temps en temps un livre pas mal et le reste du temps, ce sont des crétineries. Le dernier m’est tombé des mains à la page 2. En revanche, Stupeur et tremblements et Acide Sulfurique, c’était très bien.
Quels écrivains verriez-vous à l’Académie ?
J. D. : François Taillandier. Van Cauwelaert, une bonne idée. Eric Neuhoff, aussi. Jean Raspail n’y est pas pour des raisons politiques, comme Jean Cau. Il n’a eu que 14 voix, il en fallait 16.
François Weyergans, est-ce une bonne recrue ?
J. D. : Je ne le connais pas. Il a été élu d’une façon bizarre, il m’a envoyé une lettre de quatre pages.
On a souvent dit de vous étiez un réactionnaire…
J. D. : Je ne suis ni réactionnaire ni progressiste. Ma devise est un peu celle de l’os à mœlle, de Pierre Dac : pour tout ce qui est contre, et contre tout ce qui est pour. Ca me dépeint assez intellectuellement. Je suis très habité par l’esprit de contradiction. Ce qui est quelquefois inutile, quelquefois nuisible.
Vous avez écrit sur Bonaparte, Le Feld-Maréchal von Bonaparte, ne pensez-vous que les politiques soient un bon sujet de roman ?
J. D. : Le héros, c’est le sous-lieutenant, pas le général.
Que pensez-vous de Sarkozy ?
J. D. : Il est plutôt sympathique. Je regrette le général de Gaulle… à part ça personne, si Pompidou, un homme très bien.
Ne trouvez-vous pas qu’on traite la langue française comme une vieille maîtresse?
J. D. : On est en pleine démolition. Il y a encore des écrivains qui écrivent en français. Vauvenargues disait : « On ne peut avoir l’âme trempée ou l’esprit un peu pénétrant sans quelques passions pour les lettres » Nous sommes dans un monde complètement matérialiste qui est le monde de la science. L’humanité a vécu dans le monde de l’esprit et de l’honneur. Je ne crois pas que la vitesse lui ai apporté le bonheur. La langue française est faite pour l’esprit, le cœur, les sentiments.
Ca vous arrive de regarder la télévision ?
J. D. : J’ai trouvé une petite série française très marrante : Faites comme chez vous. C’est vraiment l’imbécillité actuelle, très joliment peinte. L’histoire d’un immeuble en copropriété, les rapports des propriétaires. C’est dans l’esprit des Bronzés, du Père Noël est une ordure. Les Bronzés font du ski est un petit chef d’œuvre, digne de Labiche. Un professeur de ski regarde Bernard descendre à ski et lui demande : quel est ton plus grand défaut. Sa femme répond : il est très égoïste (rires).
Vous avez des souvenirs du général de Gaulle ?
J. D. : Quand j’ai écrit Les taxis de la Marne, il m’a demandé de venir le voir rue de Solferino, c’était pendant la traversée du désert. Il était enthousiaste ; j’ai vu se dresser derrière son bureau une espèce de dinosaure qui sortait de crétacé français, je me suis ; il est tout à fait à mon goût. Il m’a dit : « Dutourd, vous verrez la France dans trois cent ans ». Je me suis senti mystérieusement réconforté.
Est-ce que, le plasticage de votre appartement en 1978, vous a aidé à être élu à l’Académie ?
J. D. : Ca a fait beaucoup : ils se sont dit : ce pauvre type, il a déjà été tellement embêté. L’Académie est toujours une protection. Quand j’ai été élu, tout le monde m’a téléphoné en me disant : tu ne trouves pas que tu en fait un peu trop ?
Quels sont vos meilleurs camarades à l’Académie ?
J. D. : Il y a longtemps eu Lévi-Strauss, mais il se fait bien vieux. Druon était un ami de toujours, il était très bien, très courageux. Ce ne sont pas vraiment des copains que l’on a à l’Académie, mais plutôt des affinités intellectuelles. J’aime bien Orsenna, Rinaldi, Jean d’Ormesson, Félicien Marceau (j’avais reçu chez Gallimard un petit livre merveilleux de lui : Capri, petite île, un chef d’œuvre), Michel Mohrt, aussi.
Que lisez-vous ?
J. D. : Je viens de recevoir un livre d’Alain Paucard, sur l’art moderne. Il fait partie, comme moi du club des Ronchons dont je suis président d’honneur, ce qui me revient de droit.
Profil
Emmanuelle de Boysson
Ecrivain (auteur de dix livres dont Le secret de ma mère, Le secret des couples qui durent, aux Presses de la Renaissance, J'ai Lu ; Les grandes bourgeoises et Les nouvelles provinciales, chez J-C Lattès), journaliste à Marie Claire, votrejournal.net, Fémi 9, Service littéraire et Présidente du Prix Lilas.
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