Actus personnelles

paru dans Service littéraire
Par Emmanuelle de Boysson et Anthony Palou.
Ecrits et chuchotements
Le nain de Jardin, par Anthony Palou



Morgan Sportès est un écrivain à part. Proche de Guy Debord, la langue de bois n’est pas sa tasse de thé. A l’occasion de la sortie d’Un aveu de toi à moi, (Fayard), nous avons rencontré l’auteur, entre autres, de L’appât, (Seuil) et d’Ils ont tué Pierre Overney (Grasset). Son roman est la rencontre entre un jeune journaliste à Police magazine, étudiant à Paris VII et Rubi, le père de sa petite amie, qui lui raconte son parcours atypique. En 1936, Rubi est partisan des républicains espagnols, avant de s’enrôler dans la résistance, puis au STO, avant la SS. Il déserte ; rattrapé, il subit une parodie d’exécution. Incarcéré à Dachau-Allach, il renfile l’uniforme SS… A travers ce destin d’un paumé, Sportès nous offre une réflexion brillante sur la complexité de l’histoire et la puissance des idéologies sur les faibles. Dans Maos (Grasset), déjà, il stigmatisait nos intellectuels soixante-huitards stipendiés par la CIA. C’est peu dire si, à Saint-Germain-des-Prés, il est marginalisé.



Tout est vrai ? Qui est Rubi ?

Morgan Sportès : Oui, ce livre est une reconstruction, mais je ne peux révéler son nom. Il est mort en 1994. Dans les années 50, il a publié chez Julliard un récit de sa vie travesti sous les défroques de l’époque napoléonienne.

Etes-vous ce jeune homme de vingt ans, le narrateur ?

M. P. : Oui, mais je donne le point de vue de l’étudiant que j’étais et qui ne connaît pas bien l’histoire de la seconde Guerre mondiale ; il est loin de se douter des magouilles entre Laval et Darlan. Je retrouve Rubi à 40 ans, il en a 60 ; je l’enregistre et j’écris le livre qu’il n’a pas pu mettre en forme. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne fait que des conneries, il se met dans des situations désespérées. Chaque fois qu’il est devant le mur de la mort, son instinct animal l’aide à s’en sortir. Sa désertion et Dachau lui sauvent la vie, c’est ça le paradoxe ! Il a l’intelligence de la lâcheté, comme Bardamu dans Le voyage au bout de la nuit. A quelques jours de la libération, il se réengage dans la Waffen SS ; c’est tragi-comique.

Qu’avez-vous voulu montrer ?

M. S. : Que lorsque l’histoire est vécue individuellement, on est dans l’incohérence. Il est facile, quarante ans plus tard, de la réécrire ; sur le coup, on n’y comprend rien.

Y a-t-il des points communs entre votre héros et celui des Bienveillantes ?

M. S. : Celui des Bienveillantes n’est pas crédible. Il sort d’une back-room homo de San Francisco. Littell pille la doc, Kafka et Dostoïevski. Rubi est réel, plus complexe, pas une figure de rhétorique. Un homme pris dans des jeux de pouvoir.

Comme les gauchistes dans Maos ?

M. S. : Exactement. Mai 68 n’a fait que participer à l’ultra libéralisme. La presse américaine se réjouissait que Cohn-bendit et les autres s’attaquent à de Gaulle qui remettait en cause le dollar. Dans ce jeu, Sartre était un con utile. J’ai lu les mémoires d’un agent des services secrets hollandais qui a crée un parti maoïste. Les tracts étaient imprimés à la préfecture de police. Quand vous dites ça sur France culture, on vous traite de parano, de conspirationiste. Lorsque j’ai dit, dans une émission de Giesbert, à Kouchner : « Vous avez fumé le havane par les deux bouts : hier, avec Castro, aujourd’hui, avec Bush, vous n’êtes qu’un caniche de garde des Américains », il a hurlé : « Je n’ai pas été castriste ! ». Dans Qui mène la danse ? La CIA et la Guerre froide culturelle, Frances Stonor Saunders (Denoël), raconte comment les Américains ont soutenu des artistes de gauche, comme Jackson Pollock, contre des communistes, comme Picasso. Les nouveaux philosophes sont la queue de la comète de la guerre froide.

Vous aimez souligner la complexité des situations…

M. S. : Ca dérange tout le monde. J’incarne la complexité du monde : mon père est un juif portugais d’Algérie, ma mère, une bretonne catholique tombée dans le délire paranoïaque antisémite. Elle me traitait de sale petit juif, mais elle m’aimait quand même.

Vous ne mâchez pas vos mots sur les structuralo maoïstes…

M. S. : A Paris VII, on me traitait de réac parce que je lisais Chateaubriand et Balzac. Trente ans plus tard, ceux qui avaient été formés par Barthes étaient devenus critiques littéraires au Monde et à Libé ! D’après Sollers, le maoïsme serait une plaisanterie : pas en Chine ! Des millions de morts. Tous ces gens du Nouveau Roman et de Tel Quel étaient des réacs, ce sont les mêmes qui disaient en 68 : de Gaulle- SS. Des cons.

Que pensez-vous de la rentrée littéraire ?

M. S. : Dans un de ses premiers livres, sans ponctuation, Marie Ndiaye avait voulu faire du Joyce. Sollers lui a dit : « Avouez que vous m’avez copié ». Beigbeder est mignon quand il écrit que l’amour dure trois ans, c’est de son niveau. La seule aventure qu’il a eue, c’est d’être arrêté. Le livre est devenu une carte de visite pour passer à la télé. On est dans la société du spectacle.

Les livres qui vous ont marqués ?

M. S. : Proust, Céline, Malaparte, La littérature picaresque espagnole. Garcia Marquez. Tanizaki et Kawabata : il y a chez eux une telle profondeur d’ironie humaine.



Ecrits et chuchotements

GONFLEE. Marie Ndiaye a reçu la bourse Jean Gattégno du CNL d’un montant de 50 000 euros après s’être incrustée à la villa Médicis. Si Eric Raoult charrie, elle a bien profité du système sur lequel elle tape. Comme Sartre qui est allé jusqu’à refuser le Nobel de littérature ou Julien Gracq, le Goncourt, le courage de cette expatriée aurait été de renoncer au Goncourt. A remarquer, dans le bouleversant « appel en faveur de Marie Ndiaye » du Monde.fr, il n'y a pas un seul auteur africain : eux savent. Les écrivains français tiennent leur nouveau Salman Rushdie !

ON CASSE LES PRIX. Le jury France Télévisions a choisi de récompenser, Ce que je sais de Vera Candida » (L’Olivier) de Véronique Ovaldé. Le Prix Wepler - Fondation la Poste, a été remis à Lyonel Trouillot pour Yanvalou pour Charlie, (Actes Sud).

LE SALON FAIT DEBANDER. Hachette ne serait pas présent dans les allées du prochain salon du livre de Paris. Le début d’une déroute.

TOUS AU PANTHEON. Après Alexandre Dumas, Sarkozy veut panthéonier Camus qui aurait préféré le soleil d’Alger la blanche au lieu de ce sinistre monument désert.

MALDONNE A L’INTERALLIE. Yannick Haenel qui n’est pas journaliste a remporté le prix Interallié pour son Jan Karski, (Gallimard) que le jury du Médicis avait catalogué « essai ». Disons plutôt que l’auteur ne s’est pas privé de réécrire les mémoires de cet homme d’exception.

MARCHER SUR LA ROUTE. Olivier Bardolle veut racheter Ramsay. Le souci, c'est que l’actuel patron, Michel Scotto, propriétaire des chaussures San Marina, veut lui refiler le passif. Or Bardolle qui est un homme d'affaire et pas la moitié d'un con, se crispe. Il attend que Scotto étouffe pour récupérer la marque. Les auteurs maison n'ont toujours pas été payés et demandent en vain le détail de leurs ventes. Comme quoi, il est moins facile de tenir parole que de vendre des pompes.

EN BAISSE. Giscard. Gérard de Cortanze taille un short à Giscard, décidément en panne : lui qui se voyait président de l’Europe s’est ridiculisé avec son livre sur Diana et, en plus, Chirac vend cent fois plus que lui. Giscard en short au bord de la piscine, (Plon).
Emmanuelle de Boysson



Le nain de Jardin, par Anthony Palou.

Civilement, Alexandre Jardin doit avoir 43 ou 44 ans. Mentalement, il en a 13 ou 14. Ce n’est pas un reproche, bien au contraire, plutôt une tare pleinement assumée. Une fois cet axiome posé, on peut y aller gaiement dans l’œuvre de l’auteur du Zèbre. Fanfan II annonce le bandeau face A de Quinze ans après. Face B, une pantoufle, un escarpin. Ca promet. De quoi s’agit-il ? Du retour au couple. Jardin, éternelle vareuse de marin d’eau douce sur le dos, a viré de bord. Fini le libertinage vaseux. Le quotidien est devenu son truc en plume. Coucher devant une machine à laver est aujourd’hui son fantasme, c’est son droit. Il jouit en regardant un robot multifonctions. « Seul le défi du quotidien me fait bander », écrit-il. On devrait enfermer, un dimanche, les personnages de son dernier roman, Alexandre et Fanfan, chez Darty. Alexandre avait donc quitté Fanfan. On s’en fichait un peu. Bref, ils se retrouvent. A la bonne heure.
Quinze ans après n’est pas mal écrit. Son dernier roman, comme les précédents, est un piège à souris. C’est soigné mais franchement idiot. Il mijote sur 354 pages comme un pot-au-feu. Sa tambouille littéraire sent le réchauffé, indigeste dès la troisième cuillerée. Le plus grand défaut d’un romancier est la démonstration. Incapable de suggérer, il ennuie le lecteur à force de lourdeur. Vingt ans qu’il nous ennuie à mourir avec ses histoires d’amour à réinventer. Qu’il le laisse tranquille, l’amour. L’amour ne se théorise pas. Il est comme le furet. Il est passé par ici, il repassera par là. Jardin pense avoir de la fantaisie dans sa petite caboche d’écrivain alors qu’il n’a, en guise de plume, qu’un vieux pain rassis dans sa main qui lui sert à récurer ses vieilles casseroles sentimentales. Il sauce le nanan de ses succès antérieurs réinventant un genre peu ragoûtant : le roman cassoulet.

Anthony Palou


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Emmanuelle de Boysson
Emmanuelle de Boysson
Ecrivain (auteur de dix livres dont Le secret de ma mère, Le secret des couples qui durent, aux Presses de la Renaissance, J'ai Lu ; Les grandes bourgeoises et Les nouvelles provinciales, chez J-C Lattès), journaliste à Marie Claire, votrejournal.net, Fémi 9, Service littéraire et Présidente du Prix Lilas.







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