Jacques Laurent Le petit canard Grasset
20/06/2009Actus personnelles
paru dans Service littéraire
Un Petit Canard boîteux
Début 1954. Après avoir ouvert le feu avec un roman fleuve, Les corps Tranquilles (1949), Jacques Laurent relève le défi face à ses détracteurs : réussir à écrire une texte court. Le Petit Canard s’apparente au Blé en herbe dont l’adaptation par Claude Autant-Lara sortit en salles en janvier. Pendant la « drôle de guerre », Antoine, en terminale, tombe amoureux de Sophie. Il balance entre des partis extrêmes : se déclarer ou rester sur la réserve, s’engager ou de se faire réformer. Comme Julien Sorel, cet ambitieux doute de lui et se regarde tout le temps dans la glace. « La gloire, en gros, le tourmentait ». Les jeunes gens se promènent autour du Val-Aimée, dans un secteur sûr. Antoine n’ose déflorer Sophie : « Il considérait que la femme déchoit quand elle se donne. Disons qu’il avait un peu trop lu Montherlant ». Quand Sophie lui avoue qu’elle a couché avec un soldat polonais, il s’engage dans la L.V.F. et part sur le front de l’Est. Le récit se termine par un monologue du père d’Antoine dont le fils a été exécuté en 1945. A travers cet homme blessé, Jacques Laurent évoque le sien. Le Petit Canard, c’est lui. Ce jeune homme aux idées d’Action française qui se retrouve à Vichy et fut interné à la Libération, l’envoyé spécial en Algérie, engagé aux côtés de l’OAS qui publie Mauriac sous de Gaulle où il prend Mauriac en flagrant délit d’idolâtrie. A l’époque, la critique est partagée. Michel Déon salue le dépouillement d’un univers où la grâce attire la cruauté. Robert Poulet estime que Le Petit Canard boîte un peu. On lui reproche le caractère elliptique de la fin, mais surtout la dénonciation des tribunaux d’exception d’après guerre. Un héros membre de la L.V.F., il fallait oser. Ses adversaires vont jusqu’à l’inclure dans le clan des fascistes. Il ne réagit pas. Il aime déplaire. « Un écrivain a tout intérêt à s’opposer à son époque ». Directeur de l’hebdomadaire Arts, hussard, Cecil Saint-Laurent, prix Goncourt, Académicien, Jacques Laurent fut un homme libre au point de décider de l’heure de sa mort. Il faut lire Le Petit Canard pour son ambivalence, la beauté barrèsienne de sa prose.
Emmanuelle de Boysson
Le Petit Canard, de Jacques Laurent, Les Cahiers Rouges, éd. Grasset, 148 p. 7, 60 E.
Début 1954. Après avoir ouvert le feu avec un roman fleuve, Les corps Tranquilles (1949), Jacques Laurent relève le défi face à ses détracteurs : réussir à écrire une texte court. Le Petit Canard s’apparente au Blé en herbe dont l’adaptation par Claude Autant-Lara sortit en salles en janvier. Pendant la « drôle de guerre », Antoine, en terminale, tombe amoureux de Sophie. Il balance entre des partis extrêmes : se déclarer ou rester sur la réserve, s’engager ou de se faire réformer. Comme Julien Sorel, cet ambitieux doute de lui et se regarde tout le temps dans la glace. « La gloire, en gros, le tourmentait ». Les jeunes gens se promènent autour du Val-Aimée, dans un secteur sûr. Antoine n’ose déflorer Sophie : « Il considérait que la femme déchoit quand elle se donne. Disons qu’il avait un peu trop lu Montherlant ». Quand Sophie lui avoue qu’elle a couché avec un soldat polonais, il s’engage dans la L.V.F. et part sur le front de l’Est. Le récit se termine par un monologue du père d’Antoine dont le fils a été exécuté en 1945. A travers cet homme blessé, Jacques Laurent évoque le sien. Le Petit Canard, c’est lui. Ce jeune homme aux idées d’Action française qui se retrouve à Vichy et fut interné à la Libération, l’envoyé spécial en Algérie, engagé aux côtés de l’OAS qui publie Mauriac sous de Gaulle où il prend Mauriac en flagrant délit d’idolâtrie. A l’époque, la critique est partagée. Michel Déon salue le dépouillement d’un univers où la grâce attire la cruauté. Robert Poulet estime que Le Petit Canard boîte un peu. On lui reproche le caractère elliptique de la fin, mais surtout la dénonciation des tribunaux d’exception d’après guerre. Un héros membre de la L.V.F., il fallait oser. Ses adversaires vont jusqu’à l’inclure dans le clan des fascistes. Il ne réagit pas. Il aime déplaire. « Un écrivain a tout intérêt à s’opposer à son époque ». Directeur de l’hebdomadaire Arts, hussard, Cecil Saint-Laurent, prix Goncourt, Académicien, Jacques Laurent fut un homme libre au point de décider de l’heure de sa mort. Il faut lire Le Petit Canard pour son ambivalence, la beauté barrèsienne de sa prose.
Emmanuelle de Boysson
Le Petit Canard, de Jacques Laurent, Les Cahiers Rouges, éd. Grasset, 148 p. 7, 60 E.
Profil
Emmanuelle De Boysson
Ecrivain (auteur de dix livres dont Le secret de ma mère, Le secret des couples qui durent, aux Presses de la Renaissance, J'ai Lu ; Les grandes bourgeoises et Les nouvelles provinciales, chez J-C Lattès), journaliste à Marie Claire, votrejournal.net, Fémi 9, Service littéraire et Présidente du Prix Lilas.
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