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Election présidentielle turque : là-bas aussi, le port du voile est un casse-tête !

Lettre de Turquie

L'année 2007 s'annonce mouvementée, des élections présidentielles aux législatives tant en France qu'en Turquie. Mais - même si le voile fait aussi débat en France - les Turcs se divisent sur cette question : un homme dont l'épouse porte le voile islamique peut-il être candidat à l'élection présidentielle d'un état laïque ? Lettre à "Votre Journal" d'une jeune journaliste vivant à Istanbul...



par Leyla Tagiyeva
par Leyla Tagiyeva
La question du voile islamique qui semble être résolue dans certaines pays européens, va une fois de plus occuper l'agenda en Turquie. Les passions se sont déjà déchaînées ici autour ce problème qui revêt un caractère chronique.
Bien que le premier ministre Recep Tayyip Erdogan soit très probablement candidat, il ne s'est pas encore exprimé ouvertement sur ce point. Pour ne pas attirer les foudres du reste de la société avec quatre mois d'avance, il attend le moment favorable. Notons au passage que le président Ahmet Necdet Sezer est farouchement opposé au port du voile dans la fonction publique et dans les universités. C'est pourquoi on ne peut pas voir l'épouse du premier ministre ni de nombreuses autres épouses de ministres à des réceptions organisées au palais présidentiel.

Erdogan et sa femme Emine
Erdogan et sa femme Emine
Le parti au pouvoir depuis 2002, l'AKP (Parti de la Justice et du Développement) est considéré sinon comme pro-islamique, du moins comme ayant des composantes religieuses. Et ne serait-ce que pendant toute la durée de leur passage au pouvoir, le nombre des femmes qui portent le turban a grandi. De plus, certains affirment que l'insuccès des négociations pour l'adhésion à l'Union Européenne est plus ou moins dû à ce que les épouses des ministres les plus pro-européens dans le gouvernement - notamment Ali Babacan (négociateur en chef) et Abdullah Gul (ministre des Affaires étrangères) - sont elles aussi voilées. C'est une façon de voir les choses...
N'oublions pas l'importance de l'image en politique actuellement. Si ce n'était pas le cas, pourquoi se préoccuper de cette histoire de voile ? Il est considéré par les défenseurs de la laïcité comme un signe de soutien à l'islam politique. C'est pour cette raison qu'on débat autour de cette question : que va devenir la laïcité en Turquie si d'abord le palais présidentiel, ensuite les universités, etc., ouvrent leurs portes aux femmes voilées ? Ce ne serait pas souhaitable pour de larges couches de la population, mais pour les autres la question reste ouverte, malgré de nombreuses décisions judiciaires interdisant le port du voile dans les écoles et autres lieux publics. Pour achever le tableau, le nombre des partisans du "turban" qui se réfèrent au concept de démocratie n'est pas négligeable dans la population musulmane. Il est de 11,4% d’après l’étude de TESEV (Fondation turque des études économiques et sociales). Le problème, c'est que ces partisans du voile sont des électeurs potentiels. Et aucun politicien ne voudrait perdre ces électeurs à la veille des élections. Même l'opposition, dont une grande partie s'oppose en principe au turban.

Erdogan caricaturé dans un journal allemand
Erdogan caricaturé dans un journal allemand
Il n'y a pas si longtemps, en discutant de la candidature éventuelle du premier ministre à l'élection présidentielle, les députés du parti au pouvoir et ceux de l'opposition en sont venus aux mains. Ils se sont lancés des torrent d'injures. Tout cela a commencé par la phrase du leader du Parti Républicain du Peuple (CHP, opposition parlementaire), Deniz Baykal, qui a lancé : "Le voile ne voile pas les vices des épouses !" Le hic, c’est qu'il a reculé peu après, ajoutant qu'il ne s'occupait pas de ce que les personnes portaient sur leur tête, mais de ce qu'ils ont dedans.
La complexité de la question est intimement liée, comme nous l'avons dit, à ce que les "défenseurs du voile" font semblant de lutter pour la démocratie. Ils ont apparemment quelques arguments... Car si l'on a l'impression que les concepts de démocratie et de laïcité s'opposent en Europe, ce n'est qu'une impression. En effet, l'idée de démocratie porte en elle-même un germe de conflit entre l'intérêt public et l'intérêt particulier, entre la majorité et la minorité, la liberté et l'égalité. Les pères fondateurs de la notion de démocratie, qui en étaient conscients, ont décidé que la minorité doit s'obéir à la majorité. Et l'article II de la constitution turque reste inchangé : "La République de Turquie est un Etat de droit démocratique, laïque et social, respectueux des droits de l'homme dans un esprit de paix sociale, de solidarité nationale et de justice, attaché au nationalisme d'Atatürk”.

P.S : J'éprouve un sentiment de regret en lisant des articles et des essais évoquant cette question dans mon pays d'origine, l'Azerbaïdjan. Bien que nous partagions la même langue, la même culture, et parfois des sentiments chaleureusement réciproques, nos deux républiques différent objectivement dans les domaines de l'Histoire et de la tradition d'Etat, et bien sûr de l'économie. Il serait dommage voir l’Azerbaïdjan s'embarquer dans ce casse-tête inutile...

Leyla Tagiyeva
membre de l'Union İnternationale de la Presse Francophone

Lire un article du même auteur sur le régime politique turc : cliquer ici


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