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Decoin en coin et de père en fils

En recevant le Goncourt 1977 pour son roman "John l’enfer", Didier Decoin s’avouait soulagé d’avoir su "se faire un prénom". Trente ans après, accompli dans son identité, fier de son nom, il assume d'écrire le roman de son père. Une mise en danger salutaire qui confine au miracle littéraire.



Le roman-photo de la donzelle
Le roman-photo de la donzelle
On sait ce que c’est, y en a toujours pour crâner dans la cour de récré : moi mon père il a une grosse voiture, moi mon père c’est un aventurier, moi mon père… On voudrait imaginer le petit Didier mâchonnant son goûter sous le préau et qui s’exclamerait : moi mon père, il fabrique des manteaux de fourrure, il est champion de natation, mon père, il pilote des avions, il a fait les JO mon père, il fait de la boxe, il écrit dans le journal et aussi des livres, et même que mon père, il a suivi le premier Tour de France en auto, derrière le peloton… Bien sûr, oui, et toi tu te fais du cinéma !? Non, mais mon père, lui, des films, il en a fait ! Des dizaines ! Et avec Danielle Darrieux, sa femme, à l’affiche !
C’est un absurde scénario : Didier Decoin jamais ne se serait vanté ! D’abord, ce n’est pas le genre. Ensuite, c’est vrai, il avait pour père une espèce d’ogre de vie, touche-à-tout surdoué qui domina tous les éléments et escalada tous les barreaux de l’échelle sociale en moins de temps qu’il n’en faut d’ordinaire pour mener une existence d’homme : le genre de père sur lequel on préfère encore rester muet plutôt que de susciter l’incrédulité. Mais son père, généreux extraverti aux mœurs joviales, avait en horreur qu’on parle de lui, et si cela se produisait, il se renfrognait sans retard, et se tenait replié dans une réserve bourrue jusqu’à ce que cela cesse. Pour preuve : à son fils adolescent qui l’interrogeait sur ses conquêtes et ses exploits, sur son travail de cinéaste et d’écrivain - s’étonnant au passage qu’il n’y ait pas un seul ouvrage du père dans la bibliothèque familiale - il rétorquait d’un invariable ton sec : "passe-moi le sel !" Fin de non-recevoir : on ne badine pas avec l’humilité ! Tellement pas qu’à l’heure où il rédige "Henri ou Henry, le roman de son père", Didier Decoin en grand garçon de 60 ans passés confesse : ce livre est "une désobéissance". Jamais de son vivant, papa Decoin n’aurait laissé quiconque, et surtout pas un fils, se faire son biographe adoratif.

Decoin en coin et de père en fils
Aussi, s’arrangeant avec cette étrange trahison, Decoin junior raconte Decoin senior depuis une vertigineuse posture. Il se documente, il désarchive, il enquête, il découvre : travail d’annaliste. Il se remémore, il convoque, il imagine, il révèle : travail d’analysant. Biographe funambule, il marche sur un fil invisible, prenant le risque d’échouer dans son entreprise de poétique généalogique s’il penche trop dangereusement du côté de l’hagiographie ou de celui de l’autofiction. Alors, c’est l’humour qui lui sert de balancier dans sa traversée du père : retour attendri sur une enfance naïvement éblouie par la force titanesque d’un père qui concoctait une potion magique avec deux jaunes d’œuf et du whisky et qui voulait nager plus vite qu’un film en accéléré. Ou malicieuse ironie d’un fils qui dénonce la coquetterie paternelle : s’ôtant six ans d’âge pour plaire à une demoiselle, ce gentil faussaire d’Henri Decoin, épouseur multirécidiviste, prit aussi la frivole liberté de travestir le i de son prénom en y, pour se donner des airs… Et devenir à ses propres yeux davantage encore qu’à ceux du monde Henry, Henry comme un Miller ou comme un James !

Henri ou Henry est un roman d’exception : aussi éloigné des mièvreries enchantées sur l’enfance que des geigneries oedipo-littéraires sur le malheur d’avoir des parents, il parle de l’hérédité avec la vraie justesse d’un écrivain sincère arrivé à l’âge où l’on doit commencer à porter des lunettes pour voir de près mais dont l’objet, enfin, est de regarder son père à la bonne distance. Le début de la maturité !

Marie Donzel

Henri ou Henry, le roman de mon père de Didier Decoin (éd. Stock)

Decoin en coin et de père en fils

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