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Daniel Mendelsohn : 'Les Disparus', ou l'obsession du passéC'est l'un des livres les plus importants de la fin 2007. « Les Disparus » de Daniel Mendelsohn, chef d'œuvre incontesté et succès de librairie, prix Médicis Etranger, a fait l'unanimité auprès de la critique et des lecteurs. Un roman-document d'une originalité marquante, et dont la voix - si juste - résonne longtemps en nous après l'avoir refermé...
Traduit de l'américain par Pierre Guglielmina, ce livre était celui d'un auteur à peu près inconnu, Daniel Mendelsohn, universitaire américain de 47 ans dont on ne savait presque rien jusqu'en 2006, année où « The lost » a été publié et plusieurs fois primé outre-Atlantique. Cette œuvre très littéraire, à la fois quête singulière et méditation universelle, tient autant de la manière de Proust que de l'épopée grecque, de l'enquête policière que de la recherche généalogique. Elle trouve ses racines dans des lieux et des temps où ont sévi le chaos et la barbarie ; dans des faits que tout être humain qui ne les a vus, connus ou endurés, peinera toujours à se représenter : le sort fait aux Juifs de Galicie en Pologne orientale à partir de 1941, ou l'engloutissement absolu d'un monde.
Dans cette jolie petite ville polonaise proche de l'Ukraine, appelée Bolechow, où s'était installée dans des temps immémoriaux la famille maternelle de Daniel Mendelsohn, des gens d'origines diverses vivaient, avant guerre, en bonne intelligence. Mais cet endroit, qui est aujourd'hui Bolekhiv en Ukraine, et dont on peut désormais voir des images sur internet, s'est trouvé à un moment donné de l'Histoire, du fait de sa situation géographique, à un carrefour paroxystique des antisémitismes européens. La communauté juive n'y a pas survécu. A partir de l'épouvantable année 1941, près des 6000 Juifs qui vivaient là ont été tués du plus âgé au dernier-né, dans des circonstances abominables. Parmi eux, six membres de la famille de Daniel Mendelsohn : le frère aîné de son grand-père maternel - l'oncle Shmiel -, sa femme et leurs quatre filles.
Bolechow (dans le cercle)
Six personnes que le reste de la famille – venant d'émigrer aux Etats-Unis dans des conditions très âpres – n'a pas eu les moyens d'aider à quitter Bolechow lorsqu'à partir de 1938, le pire devenait de plus en plus prévisible. Ce sont ces six disparus qui sont au cœur de la recherche menée par l'auteur plus de 60 ans après les faits.
On peut presque dire que ce livre est né avec l'écrivain (et vice versa) car dès l'enfance, le hasard a voulu que Daniel Mendelsohn ressemble comme deux gouttes d'eau au frère disparu de son grand-père. A tel point que pour les membres âgés de la famille, sa simple apparition avait quelque chose de surnaturel, suscitant exclamations, larmes et lamentations – aussi incompréhensibles que troublantes pour un enfant de sept ou huit ans. La seule vue de ce petit visage mélancolique, sur la photo duquel s'ouvre le chapitre premier, ravivait comme d'insondables craintes et d'obscurs sentiments de culpabilité. L'étrangeté de cette situation, l'absence de réponse claire à ses questions d'enfant et les interrogations identitaires de l'adolescence sont venues faire le reste : l'ancien enfant est devenu l'historien de sa famille, le complice de son grand père adoré, figure tutélaire, extravagante et raffinée, conteur hors pair et détenteur de la mémoire de la famille dans ses plus fines arborescences et anecdotes, mais aussi gardien de la douleur et du silence. Il conservera sur lui et sans rien en dire, jusqu'à sa mort en 1980, les lettres désespérées que son frère écrivait, suppliant qu'on l'aide à quitter l'enfer qui s'annonçait. A la mort de ce grand-père, l'auteur a vingt ans. Il découvre les lettres du grand-oncle – qui avait donc été si proche pendant toutes ces années – et s'ancre de plus en plus dans le besoin de restituer ses contours à un passé flouté pour découvrir ce qui avait réellement eu lieu.
Quelle était exactement la réalité des faits derrière l'expression « tués par les nazis » inscrite derrière certaines photographies, alors que personne dans la famille ne savait exactement ni où, ni quand, ni comment ? Comment restituer leur état civil, puis leur histoire, à ces proches qui n'en avaient plus et dont si peu de preuves de leur existence avaient survécu ? Combien de filles ce grand-oncle avait–il eu ? Deux ? Trois ? Quatre ? Etait-ce si sûr ? Même l'identité était devenue floue et les prénoms incertains. Soixante et quelques années plus tard, l'auteur parvient à ramener dans le monde de ceux qui ont vécu, six existences englouties dans les ténèbres.
Ce livre ne s'intéresse donc pas aux bourreaux en tant que tels. Si ce n'est pour rappeler que parfois, parmi eux, il y avait aussi des personnes qu'on connaissait, des gens comme tout le monde à côté desquels on avait vécu depuis longtemps. Si longtemps même que des habitudes, des liens, des affections, s'étaient tissés dans cette petite ville polonaise, au-delà des confessions et des cultures. Par quels terribles mystères l'horreur fratricide peut-elle donc, chez les humains, s'introduire et frayer ainsi son chemin ? Ce questionnement obsessionnel parcourt tout le livre qui convoque les mythes et questionne jusqu'au nerf les histoires personnelles et familiales comme les circonstances historiques. Mais nulle explication, nulle logique à la barbarie si ce n'est qu'elle existe dans la nature humaine et qu'elle jaillit peut-être lorsque s'affrontent des « visions du monde irréconciliables ».
Daniel Mendelsohn
Dans ses grandes lignes, l'histoire des Disparus reste une folle investigation, une recherche frénétique de souvenirs et de paroles aux quatre coins du monde, de Bolechow à Sidney, d'Israël en Suède, où Daniel Mendelsohn est parvenu à retrouver quelques-uns des rares survivants du village d'autrefois. On s'attache à ces figures fragiles du passé, dont certains reviennent tout au long du livre, avec de loin en loin leurs portraits, photographiés par le propre frère de l'auteur, émaillant l'ouvrage d'apparitions superbes et oniriques. Images étranges de ces survivants, dont certains sont restés dans la stupeur de ne devoir leur vie qu'à un enchevêtrement indéchiffrable de coïncidences. Quels souvenirs leur reste-t-il de Shmiel et de sa famille, pourtant connus de tous dans le village ? Des bribes incertaines, des détails contradictoires, des vérités lacunaires et changeantes, comme le sont forcément les témoignages sur la vie des autres tant d'années après leur mort.
Mais l'auteur ne désarme pas car il mène aussi une course contre la grande horloge, course d'autant plus improbable que les rangs des derniers témoins ne cessent de se clairsemer : seulement 12 sur 48 des survivants de Bolechow étaient encore en vie au moment où il a entrepris ses recherches. Auprès d'eux, il amasse des indices antiques et souvent ténus, accumule toutes les versions à la recherche de tant d'introuvables vérités, compare, confronte les propos aux écrits, aux photos, et, sans relâche, questionne son propre souvenir et ses propres connaissances. Il rassemble tout ce qu'il sait et tout ce qu'il est au profit de son enquête et ne se ménage pas. Car qui dit enquête dit reconstitutions, au sens premier du terme, c'est-à-dire mises en scène de faits afin de les éprouver, de les mesurer, et d'en faire apparaître d'autres. Le livre est le théâtre de ces reconstitutions qui font ressentir tout autant la méthode d'un chercheur, d'un enquêteur, que la démarche d'identification quasi-médiumnique de l'auteur. C'est donc pour le lecteur, un livre surprenant, impressionnant et inclassable, qui s'apparente à différents genres littéraires sans s'y tenir jamais tant l'art du changement de vitesse et de la digression s'y déploie. Il y a du roman dans la présentation d'une enquête et dans l'art de se souvenir, dans une certaine façon de raconter l'intime et le tragique, de faire vivre et revivre les personnes et les personnages. De narrer les rencontres. Mais cette entreprise reste un récit, une recherche historique et une quête de vérité. C'est un recueil de témoignages et un regard sur une telle somme de souffrance que l'on vacille parfois. Document historique, roman, investigation dans le passé familial, essai, exégèse, qu'importe ? Tout cela se mélange et s'ajoute, donnant une impression de liberté et de force à l'ensemble. C'est le livre d'un homme qui a passé l'essentiel de sa vie à penser (panser ?) son passé. A s'étonner du hasard comme du mystère des ressemblances, et à se retourner derrière lui. Livrant un regard simple mais obstiné sur ses attachements aux êtres, aux lieux, aux choses - et aux larmes qu'elles contiennent - ainsi qu'à la place du passé dans une vie. Myriam Briton
photo de l'auteur © Matt Mendelsohn
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