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Jeudi 9 Février 2012
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Bien que ces vaches de bourgeois les appellent filles de joie…

Un somptueux roman-fleuve décrit bas-fonds et quartiers huppés de Londres sous le règne de Victoria, et met en scène la vénéneuse histoire d'une courtisane.



Le roman-photo de la donzelle
Le roman-photo de la donzelle
Dans l’édition de 1875 du guide des plaisirs de Londres, on vante qu’à Church Lane, où les chats sont faméliques et les rues barbouillées, une perle rare donne aux hommes ce qu’aucune autre ne cède. On vient donc au bordel de Mrs Castaway pour s’y faire dorloter par Sugar, une rousse aux seins plats qui exerce sur ceux qui l’achètent un charme sorcier… Mais voilà que depuis peu, la fille d’ambre n’est plus à vendre : un bourgeois de la ville, le parfumeur William Rackham, l’a privatisée et installée à ses frais dans quelque appartement, avec cabinets, d’un meilleur quartier.

A un éternel romanesque mille fois repassé, l’homme fortuné et sa favorite entretenue, Michel Faber donne, avec "La rose pourpre et le Lys", une ampleur inédite. En s’étant donné vingt ans et 1200 pages pour écrire son conte de fée-putain, ce hollandais d’Australie s’est payé l’heureux luxe de brosser une vaste fresque victorienne foisonnante de personnages et d’intrigues, à la façon des grands romans réalistes d’un Zola ou d’un Balzac : on passe du lupanar au salon, des cuisines au jardin, d'une chambre de bonne au foyer de l'opéra, on se perd dans des rues grouillantes de mendiants et on s’invite au dernier bal de la Saison… On croise une dame-patronnesse phtisique, un pasteur engoncé, un cocher sarcastique, un colonel charogneux, des paysans affamés, quelques servantes qui n’ont pas la langue dans leur poche et une enfant maladive que personne n’a vraiment le temps d’aimer, à moins que…

Voilà une opulence narrative, une générosité d’écriture, hautement réjouissantes !

Grain de peau (© Marie Donzel)
Grain de peau (© Marie Donzel)
Mais ce n’est pas tout ! Il faut aussi lire dans "La rose pourpre et le Lys" un grand roman moral et politique. Car Faber prend le Londres du XIXè pour théâtre d’une pièce ultra-contemporaine : la tragi-comédie de l’ascension sociale. Alors que « Le Lys », ou Agnes, l’épouse légitime de Rackham, se morfond dans une existence neurasthénique et oisive dont elle ne soupçonne pas les privilèges, « La rose pourpre », Sugar, aiguise heure après heure une conscience absolue de ce qu’elle n’est pas… Et s’active sans relâche pour le devenir. Elle met toutes les humeurs à l’œuvre, salive, mouille, sang, encre et sueur pour affirmer sa valeur : dans l’antichambre des affaires de son amant, elle repense la communication des Parfumeries Rackham et en rédige les catalogues – pour peau de balle (une stagiaire avant la lettre !!) ; dans l’ombre d’une loge de seconde classe, elle assiste aux spectacles et aux revues, elle comble sa culture et diversifie sa conversation, elle s’exerce à écrire et s’applique à paraître. Et quand elle finit par s’installer dans la maison même de son protecteur, c’est au rang de gouvernante ! Prête à tout ou presque pour faire sa place.

Car Sugar s’immerge. Sugar occupe le terrain, prend possession des lieux, connaît les symboles, s'en empare et s’en habille. Comme si elle espérait qu’à frotter sa peau contre la richesse, celle-ci aller lui passer dans le sang, comme par capillarité. Est-ce un hasard, donc, si Faber a flanqué son héroïne d’un psoriasis, cette curieuse maladie qui fait desquamer la peau à une vitesse folle pour lui substituer une enveloppe friable et grêle, d’apparence galeuse ? Evidemment, ce détail a sa fonction romanesque : cette peu ragoûtante particularité dermatologique ne fait que renforcer davantage l’étrange et irrésistible attraction qu’exerce cette fille à la beauté bizarre sur des hommes d’ordinaire plus prompts à désirer une chair soyeuse et diaphane que la couenne d’un reptile !

Mais le vrai propos est ailleurs : en vérité, Sugar mue ! A l’instar d’un scorpion, d’une araignée ou d’une abeille, elle se reformule aussi souvent que son ambition le veut. Tour à tour féministe et soumise, courtisane et libertaire, indépendante et compromise, solitaire et sociale, elle se donne tous les moyens, sans scrupule et sans orgueil, pour parvenir ! Et, à force de persévérance et de stratégie, elle réussit, elle se réussit. Le mérite a décidément quelque chose de diabolique !

Bien que ces vaches de bourgeois les appellent filles de joie…
Que l’on cesse sur le champ de penser la libération de la femme dans l’expression de sa vertu ! Trêve de faux-semblants sur le prétendu beau sexe et sur sa délicatesse supposée ! Faber le sait bien, après deux décennies passées à lui donner les traits d’une rouquine, la femme libre est une femme dessalée !
On murmure qu’une suite des aventures de Sugar ne devrait pas tarder, tant mieux! car si Sugar est une putain, putain elle a de la classe !

Marie Donzel

"La rose pourpre et le Lys" de Michel Faber (éd. de l'Olivier)

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